Réforme des retraites : Edouard Philippe échoue à l’oral, et va au rattrapage

GOUVERNEMENT  Le Premier ministre a présenté ce mercredi la réforme des retraites du gouvernement

Laure Cometti

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Edouard Philippe, le 11 décembre 2019.
Edouard Philippe, le 11 décembre 2019. — Thomas Samson/AP/SIPA
  • Edouard Philippe a présenté ce mercredi la réforme des retraites du gouvernement au Conseil économique, social et environnemental, à Paris.
  • Malgré un effort sur la forme et des concessions, le discours du Premier ministre a suscité l’unanimité contre le projet de l’exécutif, au sein des syndicats, à l’exception du Medef, et des partis d’opposition.
  • Le chef du gouvernement a maintenu le cap de la réforme, notamment l’allongement de la durée du travail, avec un âge d’équilibre à 64 ans, et la fin des régimes spéciaux, au risque d’amplifier la mobilisation.

Certes, il avait prévenu qu’il ne ferait pas d'« annonces magiques ». Mais Edouard Philippe s’attendait-il à faire l'unanimité syndicale contre son discours ? Le Premier ministre a prononcé ce mercredi une allocution très attendue sur la réforme des retraites. Le projet de l’exécutif reste inchangé sur l’essentiel, au risque d’amplifier, ou durcir, la contestation, qui entre dans son huitième jour.

Une communication « conciliante »

« Je voudrais dire que cette réforme n’est pas une bataille (…) Je ne veux pas de la rhétorique guerrière, je ne veux pas entrer dans ce rapport de force », a lancé le Premier ministre, à la tribune du Conseil économique, social et environnemental, à Paris. Devant les conseillers (dont plusieurs membres de syndicats), Edouard Philippe a prôné « l’esprit de consensus », le « dialogue ».

« Le ton est modéré, les termes conciliants. Il n’a pas eu de formule clivante, résume Olivier Rouquan, enseignant-chercheur en sciences politiques. Il est dans l’affichage d’une volonté de dialogue, concertation ».

En plus d’un ton « conciliant », Edouard Philippe a mis en avant les concessions faites aux enseignants, à l’hôpital ou aux forces de l’ordre, ainsi que des annonces aux accents sociaux, comme la garantie d’une pension minimale de 1.000 euros nets mensuels, pour une carrière complète au SMIC (contre 970 euros actuellement), présentée comme « une révolution sociale », et des cotisations majorées pour les revenus supérieurs à 120.000 euros annuels, le fond du discours contenait peu de changements par rapport au projet initial du gouvernement.

Fermeté sur le fond

Mais il a maintenu le système par points, la fin des régimes spéciaux et l’allongement de la durée du travail, avec un âge pivot à 64 ans. Cette dernière mesure a suscité l’unanimité des syndicats contre lui, y compris des partisans de la retraite universelle à points comme la CFDT. A peine Edouard Philippe avait-il achevé son discours que Laurent Berger, secrétaire général du syndicat, estimait qu'« une ligne rouge a été franchie ».

Quant aux syndicats déjà opposés au projet du gouvernement, ils n’ont pas changé d’avis ce mercredi. Seule l’organisation patronale, le Medef, s’est dite satisfaite à la sortie, regrettant toutefois d’avoir « perdu six mois ».

Pourtant, « nos lignes ont bougé, on n’est pas restés sur nos curseurs », assure-t-on à Matignon. « On a entendu que l’Etat ne décidait pas tout seul. On peut considérer qu’on est resté sur une logique budgétaire et qu’on n’a pas écouté. Mais on a l’impression d’avoir mis des choses assez lourdes sur la table », poursuit un conseiller. « On confie même la gouvernance aux partenaires sociaux », dit-il au sujet de la valeur du point. Cela n’a semble-t-il pas suffi.

« Si le résultat du discours est de faire basculer la CFDT dans un conflit plus dur, on pourra dire que l’exercice du jour a complètement échoué. Hier, les parlementaires de la majorité disaient espérer qu’après cette allocution, ils conserveraient le soutien de ce syndicat, et gagneraient celui de l’Unsa », observe Olivier Rouquan.

Un échec de la nouvelle méthode Macron ?

Pour l’exécutif, c’est un échec, alors qu’il a chargé Jean-Paul Delevoye de mener une concertation avec les partenaires sociaux, il y a déjà deux ans. « Parallèlement, le style de l’exécutif est plutôt différent, et l’opinion ne lui reconnaît pas sa capacité à dialoguer », constate Olivier Rouquan.

Dans ce contexte, la référence d’Edouard Philippe au Conseil national de la Résistance résonne différemment. Le Premier ministre a décrit son projet comme étant « fidèle, dans son esprit, à celui imaginé dans l’après-guerre ». « A l’époque, cela résultait d’un consensus national, qui impliquait tous les partis », rappelle Olivier Rouquan. Ce mercredi, toute l’opposition de droite et de gauche a attaqué le projet.

« Ma porte est ouverte »

« Nous allons discuter, ma porte est ouverte, ma main est tendue », a déclaré devant les sénateurs, dans l’après-midi, Edouard Philippe, en première ligne sur ce dossier. « Emmanuel Macron se met en retrait et joue le jeu institutionnel classique de la Ve République. Mais c’est tardif et il n’est pas sûr que l’opinion y croie, estime Olivier Rouquan. Cela peut éventuellement permettre au président de se protéger, en sanctionnant Edouard Philippe si la réforme devait échouer ».

Le projet de loi sera présenté fin janvier, puis débattu dès février et voté avant l’été, selon le gouvernement. En attendant, les manifestations et grèves devraient se poursuivre la semaine prochaine. L’exécutif scrute la mobilisation et mise aussi sur une érosion du soutien de l’opinion.