Réforme des retraites : Comment défendre un texte pas encore écrit ? Opération délicate pour la majorité

PAROLES Les ministres ont été invités à défendre plus fermement la réforme des retraites, en ce jour de grève nationale

Laure Cometti

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Le Premier ministre Edouard Philippe et la porte-parole du gouvernement Sibeth N'diaye à l'Assemblée nationale à Paris.
Le Premier ministre Edouard Philippe et la porte-parole du gouvernement Sibeth N'diaye à l'Assemblée nationale à Paris. — NICOLAS MESSYASZ/SIPA
  • Des centaines de milliers de Français ont manifesté ce jeudi contre la réforme des retraites du gouvernement. Les ministres et la majorité continuent de défendre leur projet, même si les arbitrages ne sont pas encore connus, et ne le seront pas avant la semaine prochaine.
  • Comment répondre aux attaques des détracteurs de la retraite par points, et défendre le projet d’Emmanuel Macron, alors qu’ils n’ont pas le détail des mesures ? L’exercice est délicat pour le gouvernement.
  • Il est également risqué, selon deux spécialistes de communication politique interrogés par 20 Minutes.

Encore quelques jours à tenir. Il faudra attendre « le milieu de la semaine prochaine » et la prise de parole du Premier ministre pour connaître « l’architecture générale de la réforme », a indiqué l’Elysée ce jeudi, tandis que des centaines de milliers de personnes ont manifesté contre le projet de réforme des retraites du gouvernement.

En attendant, l’exécutif et la majorité continuent de répondre aux critiques des opposants à la réforme, et de défendre un texte dont le contenu n’a pas encore été dévoilé. Un exercice compliqué, mais inévitable.

« Notre dispositif n’est pas encore au point »

« Les gens vont manifester alors qu’ils n’ont pas le texte », riait un cadre de la majorité la semaine dernière. L’argument peut aussi se retourner contre l’exécutif, qui défend sans relâche une réforme dont il ne précise pas tous les arbitrages. Depuis plusieurs jours, à l’approche de la grève nationale, les ministres ont multiplié les déclarations pour assurer que la réforme va permettre un système de retraites « plus équitable et plus simple » (Jean-Michel Blanquer sur RTL lundi), « plus juste et plus simple » (Bruno Le Maire sur France Inter lundi). Mais dans le détail, la réforme reste floue. « Le texte n’est pas encore écrit – moi-même, je n’ai pas eu de version de travail sous les yeux », expliquait Gérald Darmanin, ministre des Comptes publics, au Journal du dimanche.

Le gouvernement veut supprimer les 42 régimes spéciaux, mais il promet des dérogations pour certaines professions, comme les policiers. Il prévoit de créer un système de retraite par points, et affirme également que les pensions ne baisseront pas, mais on ignore comment sera fixée chaque année la valeur du point permettant de calculer la retraite. La date d’entrée en vigueur de la réforme n’est pas non plus connue. « Notre dispositif n’est pas encore au point », a reconnu ce jeudi Gilles Le Gendre, chef de file des députés La République en marche, sur LCI, ajoutant que la négociation avec les partenaires sociaux « a obligé à évoquer plusieurs hypothèses qui ont entretenu un flou ».

« On n’a pas de texte, on ne peut pas en dire plus »

« C’est sûr que le fait de pas avoir de texte ou de mesure claire, ça ne nous aide pas, surtout vis-à-vis de certains publics, comme les enseignants », reconnaît-on à Bercy, avant de dédouaner la majorité : « si on se retrouve dans cette situation, c’est parce qu’après les " gilets jaunes ", on a opté pour un deuxième acte du quinquennat avec plus d’écoute, de concertation… Maintenant, il faut qu’on dise aux Français ce qu’on va faire, mais on n’a pas de texte… Donc on ne peut pas en dire plus ».

Il faut pourtant « occuper le terrain médiatique, pour rassurer, et pour toucher le plus de Français possible », poursuit-on dans ce cabinet ministériel. La consigne a été passée à l’ensemble du gouvernement. Ce jeudi soir, le ministre des Comptes publics, Gérald Darmanin, et la porte-parole du gouvernement, Sibeth Ndiaye, participeront à l’émission Vous avez la parole, sur France 2. Le parti présidentiel a fait imprimer et distribuer un tract vantant la réforme, selon Le Figaro. Sur les réseaux sociaux, certains députés LREM ont opté pour la contre-attaque, en dénonçant les « fake news » des opposants au projet.

« Le gouvernement est obligé de communiquer »

« La majorité communique beaucoup. Par exemple, Jean-Paul Delevoye est surexposé. Et en même temps, elle ne peut pas communiquer en étant trop explicite, c’est compliqué, observe Alexandre Eyries, enseignant-chercheur en Sciences de l’Information et de la Communication à l’Université de Bourgogne-Franche-Comté. C’est une communication de crise sans crise, et prophylactique (pour prévenir une maladie) : on ne sait rien mais on est obligé de communiquer, alors on parle sur du vide ».

C’est une « erreur absolue » selon Philippe Maarek, professeur à l’Université Paris Est Créteil, spécialisé en communication politique. « Depuis septembre, on sait qu’il y aura une grève le 5 décembre, or le gouvernement n’a rien annoncé entre-temps. Non seulement il n’a rien réussi à dire sur le contenu du texte, mais il y a un problème de clarté et de lisibilité, à cause des incohérences entre les discours tenus par Emmanuel Macron, Edouard Philippe et Jean-Paul Delevoye, sur la clause du grand-père, par exemple, ou sur la durée de cotisation ».

Cette communication floue « laisse l’impression que la situation n’est pas totalement maîtrisée », poursuit Alexandre Eyries, et « facilite le travail des détracteurs de la réforme ». L’argument de la confusion est en effet souvent utilisé, par les syndicats ou les opposants de droite comme de gauche. Dans moins d’une semaine, le Premier ministre devrait en dire plus sur la réforme. Et peut-être dissiper ces critiques.