Grève du 5 décembre : le gouvernement se « garde la possibilité de lâcher du lest », dit le politologue Jean Petaux

INTERVIEW Pour le politologue Jean Petaux, interrogé par « 20 Minutes », on aura dès jeudi soir une bonne idée du rapport de force entre gouvernement et syndicats

Propos recueillis par Rachel Garrat-Valcarcel

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Edouard Philippe et Jean-Paul Delevoye, lors des consultations des syndicats sur la réforme des retraites.
Edouard Philippe et Jean-Paul Delevoye, lors des consultations des syndicats sur la réforme des retraites. — BERTRAND GUAY / POOL / AFP
  • A quelques jours de la mobilisation, qui s’annonce importante, du 5 décembre, le gouvernement semble vouloir montrer un visage inflexible sur les retraites.
  • Pour Jean Petaux, politologue à Sciences po Bordeaux, c’est logique « au début d’une partie de bras de fer ».
  • D’après lui, on saura assez tôt qui est en position de force. D’autant que la proximité des vacances de Noël laisse peu de marge aux deux camps.

Pour la première fois depuis le début qui quinquennat, les syndicats semblent avoir la main : la mobilisation contre la réforme des retraites, qui commence jeudi avec une grève reconductible, notamment à la SNCF et la RATP, s’annonce forte. D’autant que d’autres mouvements pourraient s’y agréger. En face, le gouvernement, que l’on disait plus conciliant depuis la rentrée, a choisi la fermeté. Quoi qu’il arrive, la réforme des retraites se fera, a dit, en substance, le ministre de l’Action et des comptes publics, Gérald Darmanin, dimanche matin, dans Le Journal du dimanche. Est-ce la bonne stratégie ? 20 Minutes a posé la question à Jean Petaux, politologue à Sciences po Bordeaux.

Peut-on parler de position de fermeté de la part du gouvernement, face au mouvement de contestation de la réforme des retraites, qui s’annonce fort, le 5 décembre ?

C’est une position qui n’est pas surprenante au début d’une partie de bras de fer. Il faut pouvoir se ménager des espaces éventuels de négociation et pour cela il ne faut pas commencer par une attitude de renoncement. Ça voudrait dire que ces espaces de négociations reposeraient sur des terrains encore plus fragiles pour le gouvernement. C’est un peu le principe de la stratégie militaire : on dit que « qui tient le haut tient le bas ». En matière de négociation sociale, qui tient une position ferme, haute en ambition, garde la possibilité de lâcher du lest dans les semaines à venir.

Pour la négociation, on voit bien que le gouvernement a sorti un certain nombre de cartes de sa manche. Il y a eu cette fameuse « clause du grand-père », qui a fait un tour de piste qui n’a pas convaincu les acteurs sociaux. Une autre est en train de sortir, faire en sorte que les syndicats représentatifs participent à la gestion paritaire du nouveau système de retraite. On voit bien ce qui est en jeu : proposer aux syndicats un certain nombre de débouchés qui compenseraient des éléments de réforme. Ce qui porte le risque de voir les grandes centrales syndicales se faire déborder par une base qui considérera que le compte n’y est pas et qu’on n’achète pas la paix sociale par des procédures institutionnelles. Il ne faut pas considérer le 5 décembre autrement que comme le round d’observation d’un match qui peut être assez long. D’où le fait que les différentes forces en présence fourbissent leurs armes et ne veulent pas manquer l’entrée en scène.

Si je vous entends, il n’y a donc pas de contradiction avec le fameux « acte II du quinquennat », qui était annoncé, depuis la rentrée, plus conciliant, afin « d’enjamber les municipales », comme ça a pu être dit ici ou là.

La question des municipales ne se présente de toute façon pas sous des auspices positifs pour le gouvernement, déjà parce que c’est compliqué pour un parti qui est quasi naissant comme La République en marche. Je ne dis pas qu’ils font l’impasse sur ces élections, sans doute pas, mais c’est comme si on prédisait un semi-échec et donc qu’il n’était pas la peine de se fixer un objectif politique là-dessus. Par contre, je n’ai jamais trop cru à cet acte II. Incontestablement, dans la forme, il y a eu une réorientation pour laisser de côté un certain nombre d’actes de provocations au profit d’une communication plus policée. Mais, sur le fond, le gouvernement, et surtout le président Macron, ne me semble pas avoir renoncé à une ambition de réforme.

Jeudi on va parler de retraites mais il y a plusieurs autres mouvements qui se greffent : l’enseignement, la crise de l’hôpital… Samedi on parlera de la réforme de l’assurance chômage, avec les « gilets jaunes » au passage… La convergence des luttes est toujours plus ou moins une arlésienne mais, si cela devait se produire, comment un gouvernement peut y faire face ?

Si on regarde en arrière, et notamment le fameux mouvement de grève de novembre-décembre 1995, il n’y avait pas forcément d’agrégat de contestation diffuse ou de mécontentement accumulé et diversifié. 1995, c’était une mobilisation massive du secteur public, on a même parlé pour la première fois de « grève par procuration » du public pour le privé. Il n’y a pas eu besoin de conflit apparemment secondaire ou localisé pour que ça s’embrase. Cette année, il va bien y avoir un agrégat de mécontentement mais le conflit va surtout se concentrer sur la bataille des retraites. Et les médias, qui participent à la mise en récit de ces événements, ont besoin aussi d’un pitch relativement simple pour raconter tout ça. Le dossier retraite se suffira à lui-même en tant qu’élément mobilisateur. La mobilisation, qui s’annonce forte le 5 décembre, sera d’autant plus efficace qu’elle sera, non pas un patchwork de mécontentements catégoriels additionnés, mais ciblé sur un dossier.

A partir de quel niveau de succès de mobilisation, le 5 décembre et au-delà, le gouvernement sera en position de faiblesse par rapport aux syndicats ?

Evidemment, aucun des deux camps ne donne de chiffre de référence à partir duquel chacun parlera de succès ou d’échec. Est-ce que les syndicats sont aussi suffisamment forts pour éviter les dérives violentes qui vont focaliser les objectifs des caméras ? C’est, je pense, l’ampleur du blocage à Paris qui va donner le tempo. Il y aura donc un rendez-vous intéressant à suivre. Si à Paris on compte entre 50.000 et 100.000 manifestants, ce serait une très grosse entrée en scène de la contestation syndicale. Le fait que l’on commence à une date proche des vacances de Noël laisse aussi peu de marge d’affrontement. Il y a un espace-temps d’environ trois semaines pour manifester, réagir, répondre, négocier etc. Si le conflit dépasse le 20 décembre, ce sera une autre paire de manches.