Pourquoi la comparaison du RN entre les revenus d’un agriculteur et d’un migrant est bancale

FAKE OFF Un comparatif diffusé par le Rassemblement national dénonce le prétendu différentiel de revenus entre un agriculteur et un migrant

Alexis Orsini

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Un agriculteur en route vers Paris, le 27 novembre 2019.
Un agriculteur en route vers Paris, le 27 novembre 2019. — DOMINIQUE FAGET / AFP
  • D'un côté, un agriculteur à moins de 350 euros par mois, de l'autre, un migrant à 600 euros.
  • Telle est la comparaison relayée par le Rassemblement national pour dénoncer une prétendue « préférence étrangère ».
  • Mais celle-ci s'appuie sur des données difficilement comparables, quand elles ne sont pas simplement hors propos. 

Les agriculteurs, déjà confrontés aux graves difficultés qui frappent leur domaine d’activité, seraient-ils de surcroît moins bien lotis que les « migrants »  ? C’est en tout cas ce qu’affirme un comparatif diffusé par le Rassemblement national (RN) pour dénoncer une prétendue « préférence étrangère » - quelques mois après avoir déjà recouru à un procédé semblable.

« Un migrant touche : 600 euros par mois. Un agriculteur touche : moins de 350 euros », peut-on lire sur ce visuel partagé par Julien Odoul, membre du bureau national du RN. Sans que ne soit précisée l’origine ces chiffres, ni ce que désigne exactement le terme flou de « migrant », celui-ci pouvant aussi bien désigner un demandeur d’asile qu’un réfugié – deux cas de figure bien différents.

FAKE OFF

D’où proviennent les « moins de 350 euros » de revenu mensuel des agriculteurs ? « Il s’agit des chiffres de la Mutuelle sociale agricole (MSA), qui sont loin d’être nouveaux », explique à 20 Minutes Julien Odoul.

Si la Mutuelle sociale agricole (MSA) a bien formulé une telle estimation – reprise par de nombreux partis politiques, de LREM à LFI en passant par LR -, elle précise à 20 Minutes que « ce chiffre date de 2016 et ne recouvre qu’une partie de la réalité ».

En effet, comme l’expliquaient récemment nos confrères de l’AFP Factuel, cette estimation concernait les années 2015 et 2016, au coeur de la crise qui frappait les éleveurs. Et cette statistique omettait de préciser que nombre d’agriculteurs exercent une autre activité parallèlement à leur travail agricole. Ces 350 euros doivent donc être vus comme une partie de leurs revenus mensuels, mais pas comme la totalité des sommes dont ils disposent chaque mois pour vivre.

« Eviter le quiproquo provoqué par la première estimation »

« Un travail est en cours pour actualiser le chiffre de 2016, on espère le sortir courant décembre, l’objectif étant d’éviter le quiproquo provoqué par la première estimation », nous indique en outre la MSA. Malgré cette nuance, Julien Odoul affirme toutefois, « à titre personnel », connaître « énormément d’agriculteurs, qui touchent moins de 350 euros par mois et n’ont pas d’autre source de revenus. »

Le membre du bureau national du RN nous précise en outre que les 600 euros « touchés » chaque mois par un « migrant » - plus précisément un « demandeur d’asile », selon ses précisions -, engloberaient à la fois le montant de l’Allocation pour demandeurs d’asile (ADA) dont peut bénéficier une personne « seule et sans logement » et les « chiffres du dernier rapport sénatorial sur l’aide médicale aux migrants, qui montrait qu’elle est en moyenne de 250 euros par personne. »

Un maximum de 426 euros mensuels d'allocation de demandeur d'asile

Sur le premier point, il s’appuie sur un montant exact, vérifiable sur le site de l’Office français de l'immigration et de l'intégration (Ofii) et expliqué par l’association Forum Réfugiés – Cosi : « Un demandeur d’asile hébergé dans le dispositif national d’accueil touche une allocation journalière de 6.80€, soit 204 euros/mois maximum. Et un demandeur d’asile qui répond aux critères d’éligibilité à l’ADA perçoit, s’il est seul, 6,80 euros d’allocation journalière, à laquelle il faut ajouter, s’il ne dispose pas de solution d’hébergement, 7,40 euros de plus par jour, soit un total de 14,20 euros par jour, donc 426 euros par mois. »

En ajoutant à ces 426 euros les 250 euros « d’aide médicale » évoqués par Julien Odoul, on arriverait même au-delà de 600 euros, plus précisément à 676 euros. Aucun des différents rapports sénatoriaux de 2018 liés à ces questions consultés par 20 Minutes ne mentionnent toutefois un tel montant moyen par « migrant ». Sollicité à ce propos, pour retrouver le document sur lequel il affirme se baser, Julien Odoul n’a pas donné suite à notre demande.

En réponse aux critiques formulées sur les réseaux sociaux autour de la formulation utilisée dans le comparatif entre agriculteur et « migrant », Julien Odoul précise : « Les 600 euros ne correspondent pas à un salaire perçu par un demandeur d’asile mais montrent le prix payé par la collectivité et les impôts des Français pour leur assurer une aide ». Loin, donc, du message bien plus catégorique véhiculé par le visuel, qui semble mettre en opposition directe deux revenus mensuels comparables, mais mélange en réalité des sources bien différentes et partiellement pertinentes pour établir un tel parallèle.