Amiens : «Comme un chewing-gum collé à sa chaussure», Whirlpool sera-t-il le boulet industriel de Macron ?

INDUSTRIE Le président était en déplacement ce vendredi à Amiens, où il a rencontré les anciens salariés de l’usine Whirlpool, aujourd’hui au chômage après la délocalisation de l’activité en Pologne et la liquidation du repreneur

Laure Cometti

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Emmanuel Macron sur le site de l'ancienne usine Whirlpool à Amiens, le 22 novembre 2019.
Emmanuel Macron sur le site de l'ancienne usine Whirlpool à Amiens, le 22 novembre 2019. — ELIOT BLONDET-POOL/SIPA
  • En 2012, François Hollande, candidat socialiste à la présidentielle, s’était rendu à Florange (Moselle) pour promettre aux ouvriers des hauts-fourneaux que, lui président, une loi serait votée pour contraindre tout industriel se désengageant d’une usine française à la céder à un repreneur. Dix mois plus tard, ArcelorMittal concluait un accord avec le gouvernement Ayrault lui permettant de fermer les deux hauts fourneaux, moyennant 180 millions d’euros d’investissement sur cinq ans et aucun licenciement sec.
  • En 2017, le sort de l’usine Whirlpool d’Amiens s’est invité dans le débat présidentiel, alors que les ouvriers étaient menacés par la délocalisation de leur activité en Pologne. Emmanuel Macron s’était rendu sur le site, promettant que des solutions seraient trouvées.
  • Mais après la liquidation du repreneur du site, le président a affronté ce vendredi la colère des ex-Whirlpool. Le sort de l’usine, emblématique de la désindustrialisation, risque de ternir le bilan du chef de l’Etat, comme Florange avait pesé sur le quinquennat Hollande.

Il y avait comme un air de déjà-vu à Amiens ce vendredi. Emmanuel Macron était de retour à l’ancienne usine Whirlpool, pour une troisième rencontre avec les anciens salariés du constructeur de sèche-linge qui a délocalisé ses activités en Pologne. En avril 2017, dans l’entre-deux tours de la présidentielle, le dossier Whirlpool s’était imposé dans le débat politique et le candidat s'était rendu sur le parking de l'usine, dans la foulée de Marine Le Pen, pour un échange musclé avec des salariés. Il y était ensuite revenu en octobre 2017 avec une bonne nouvelle : un repreneur, l’industriel picard Nicolas Decayeux, largement aidé par l’Etat,

Mais cette fois, le chef de l’Etat a fait face à la colère et la déception des anciens salariés désormais au chômage, après la liquidation en août de l’entreprise WN, faute de débouchés commerciaux. Elle employait alors 182 personnes. Le sort de l’usine et de ses salariés pourrait-il devenir le Florange d’Emmanuel Macron, emblème de l’échec de sa politique industrielle ?

A chaque président son dossier industriel

« Hollande a eu Florange, comme Sarkozy a eu Gandrange, et maintenant, pour Macron, c’est Whirlpool », observe Edouard Martin, ex-syndicaliste à l’usine ArcelorMittal de Florange, puis député européen socialiste de 2014 à 2019. En campagne présidentielle, François Hollande était venu voir les ouvriers du site de sidérurgie en Moselle, pour leur promettre de sauver leur usine en 2012.  Un engagement qui l’avait poursuivi pendant son mandat.

Comme ses prédécesseurs, Emmanuel Macron a décidé de s’engager particulièrement sur un site industriel en crise. « J’ai mis la pression sur les ministres sur ce dossier comme je ne l’ai pas fait pour d’autres », a-t-il affirmé ce vendredi devant les ouvriers, se justifiant : « Je fais pas ça pour me refaire la cerise ». Il s’est engagé à ce que « l’ensemble des salariés de Whirlpool retrouvent des perspectives et de l’emploi » et à « réindustrialiser » ce site situé dans sa ville natale.

Un rendez-vous annuel d’ici à 2022 ?

Faut-il voir, dans cette implication du chef de l’Etat, une fébrilité à voir ce dossier devenir aussi explosif que celui de Florange, véritable boulet dans le quinquennat de François Hollande ? Le gouvernement préfère nuancer. « Que le chef de l’Etat veuille aider 163 personnes, ça paraît normal », justifie-t-on à Bercy.

« Nos services sont mobilisés et travaillent pour réindustrialiser le site, beaucoup de gens au chômage ne sont pas autant aidés que ceux de Whirlpool. On fera tout pour que quand le président revienne, il puisse y avoir des emplois relocalisés », poursuit-on dans l’entourage de Bruno Le Maire, le ministre de l’Economie. Car comme son prédécesseur l'avait dit à Florange, Emmanuel Macron a promis, ce vendredi, de revenir sur le site de l’usine à l’arrêt.

« Whirlpool, c’est comme un chewing-gum collé à sa chaussure »

« Rendez-vous dans un an », a-t-il conclu après 1h30 de discussions parfois tendues avec les chômeurs. « On lui a répondu qu’on l’attendrait », raconte Antonio Abrunhosa, délégué CGT, amer. « Il nous tient le même discours que la dernière fois : " vous inquiétez pas, tout le monde aura un travail ". Mais y’a deux ans, on était en redressement, aujourd’hui, on est tous à Pôle emploi ». Le syndicaliste ne doute pas que Whirlpool devienne un rendez-vous inévitable dans l’agenda du chef de l’Etat :

« Je pense que son idée, c’est de revenir nous voir en 2022, au moment des élections. On sait bien qu’en réalité il reviendra chercher des voix. Mais Whirlpool, c’est comme un chewing-gum mal mâché collé à sa chaussure, on le colle et on le collera jusqu’au bout. »

A Bercy, on reconnaît que le dossier est d’autant plus sensible compte tenu des « gilets jaunes ». « La carte de la mobilisation et celle de la désindustrialisation correspondent. Mais depuis 2017, nous recréons de l’emploi industriel, nous recréons des usines ». Et de plaider la bonne foi quant à la liquidation du repreneur de Whirlpool : « Nous aussi, l’Etat, on s’est fait avoir là-dedans ».

Le « symbole d’une impuissance »

Pour Edouard Martin, ex-ArcelorMittal, les promesses faites ce vendredi par Emmanuel Macron risquent de n’être que « de la poudre de perlimpinpin ». « Le cas Whirlpool, comme d’autres avant, est symbolique : il montre que les élus, quels qu’ils soient, se couchent devant les forces financières et industrielles ».

Dans l’opinion, ces promesses faites par le chef de l’Etat seront jugées « à la fin du quinquennat, en 2022 », estime Frédéric Dabi, directeur général adjoint de l’Ifop. « S’il n’y a pas de résultat, il y a un risque que l’opinion juge le volontarisme du président comme une tromperie. Whirlpool pourrait alors peser lourd dans son bilan. C’est en train de devenir un symbole de la désindustrialisation en France et de la difficulté des politiques à interférer sur l’économie. Cette impuissance peut être dévastatrice dans l’opinion ».

Le sondeur rappelle que « Florange a été un véritable tournant pour Hollande, avec l’idée qu’il s’était fait berner. C’est le moment où beaucoup d’électeurs socialistes ont fait défection ». « Ca restera le caillou dans la chaussure de Hollande. Il avait toutes les clés en main, même un repreneur, et il s’est couché devant Mittal, car il a eu peur », lâche Edouard Martin. Du côté du gouvernement, on balaie : « Si vous n’avez pas de caillou dans la chaussure, c’est que vous faites rien. Et un caillou, ça n’empêche pas de marcher ».