Un an des « Gilets jaunes » : Comment le mouvement a fait de la politique tout en rejetant les politiques

POLITIQUE Un an après le lancement du mouvement social le 17 novembre 2018, les « gilets jaunes » ont peiné à se structurer mais se sont imposés comme « une force d’opposition », selon deux chercheurs interrogés par « 20 Minutes »

Laure Cometti et Thibaut Le Gal

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Des gilets jaunes sur un rond-point à Bourgoin-Jallieu.
Des gilets jaunes sur un rond-point à Bourgoin-Jallieu. — Allili Mourad/SIPA/SIPA
  • Il y a un an naissait le mouvement des « gilets jaunes », qui rejetait d’emblée les partis politiques.
  • Au fil des mois, les « gilets jaunes » ont néanmoins fait de la politique, en débattant sur les ronds-points, en organisant leur mobilisation à l’échelle locale ou en planchant sur d’éventuels débouchés, notamment électoraux.
  • Benoît Hazard, chercheur au CNRS, et Frédéric Gonthier, enseignant chercheur à Sciences Po Grenoble, ont étudié le mouvement. Ils répondent aux questions de 20 Minutes sur l’évolution des « gilets jaunes » et leur action politique.

Ce week-end, les «gilets jaunes» célèbrent leur un an de mobilisation. Le 17 novembre 2018, des milliers de Français se mobilisaient pour porter des revendications sociales. Au fil des mois, les manifestants ont tenté de se structurer et de trouver des débouchés politiques à leurs revendications, en vain. Défiance de la classe politique, méfiance vis-à-vis des porte-paroles (auto) désignés…. Les « gilets jaunes » ont-ils pour autant échoué dans leur projet de faire de la politique ? Deux chercheurs livrent leur analyse.

Un mouvement non partisan mais pas dépolitisé

Le rejet de la classe politique est l’un des marqueurs du mouvement. Mais cette mise à distance s’est accompagnée d’une « prise de conscience politique » de la part des intéressés, estime Frédéric Gonthier, enseignant chercheur à Sciences po Grenoble. « De nombreux témoignages font part d’un éveil politique. C’est intéressant car les "gilets jaunes" font largement partie des classes populaires actives, des travailleurs pauvres. Une sociologie qui est souvent très à distance du monde politique, qui vote peu », assure le chercheur, qui a participé à une enquête en ligne sur le mouvement.

Les « espaces de dialogue » créés sur les ronds-points ont permis cette repolitisation, abonde Benoît Hazard, chercheur au CNRS. « La resocialisation et les mouvements de fraternité sur le terrain ont permis aux gens de commencer à reparler de politique, au-delà des clivages partisans. Des gens qui a priori n’avaient rien à se dire, mais avaient des ressentis, des expériences communes de déclassement, vont se rendre compte qu’ils vivent exactement la même chose. On évite d’ailleurs les sujets conflictuels, comme l’immigration, pour maintenir la cohésion, c’est la force du mouvement », ajoute l’anthropologue qui a aussi participé à une enquête de terrain sur le mouvement.

« Quand on pense politisation, on pense aux formes conventionnelles d’engagement, dans les partis, reprend Frédéric Gonthier. Mais les "gilets jaunes" ont une vision de la société, avec des mots d’ordre très identifiés, sur le pouvoir d’achat, le RIC [referendum d'initiative citoyenne], le rétablissement de l’ISF. Ils ont découvert, parfois au contact de personnes plus militantes, qu’ils faisaient de la politique, mais autrement que les professionnels. »

Une difficulté de structuration… au national

Ce rejet des formes politiques traditionnelles explique en partie les difficultés de structuration du mouvement. « Se sentant trahie par les élites politiques, la base sociale refuse complètement la représentativité politique. Cela existe déjà dans d’autres mouvements horizontaux qui refusent tout représentant, comme Occupy Wall Street, ou ce qui se passe à Hong Kong », avance Benoît Hazard.

Au fil des mois de mobilisation, les figures initiatrices du mouvement n’ont pas vraiment fait consensus, à l’instar d’Eric Drouet, Priscillia Ludosky, Ingrid Levavasseur, Jérôme Rodrigues, Maxime Nicolle. « Il y a une forme de méfiance par rapport au leadership, car celui qui émerge, c’est celui qui peut potentiellement diviser. Mais ça ne veut pas dire qu’ils ne sont pas organisés. Le mouvement a ses propres logiques de structuration, avec les assemblées des assemblées (ADA) [dont la quatrième édition a eu lieu début novembre à Montpellier], des groupes collectifs sur Internet », développe Frédéric Gonthier. « Tenir un rond-point, le rendre beau, effectuer des rotations la nuit, gérer l’approvisionnement, faire des chartes de bonne conduite, tout ça demande de l’organisation », poursuit-il.

Opposition, élections… Quels débouchés ?

Pour Benoît Hazard, même si le mouvement ne ressemble en rien aux mouvements de contestation traditionnels, il est devenu « une force d’opposition », dont l’efficacité politique se mesure à l’aune des « concessions faites par le gouvernement », notamment les mesures pour le pouvoir d’achat. « Mais les "gilets jaunes" ne visent pas à se structurer comme un mouvement politique classique, ils visent à être un contre-pouvoir », avance le chercheur.

C’est dans cette optique que des « gilets jaunes » se joindront aux syndicats le 5 décembre pour manifester contre la réforme des retraites. « La perspective d’un front commun n’est toutefois pas acquise sur la réforme des retraites car ils restent méfiants à l’égard des syndicats comme des partis », nuance Frédéric Gonthier.

Le scrutin municipal offre un autre débouché aux « gilets jaunes », après l'échec de liste étiquetées comme telles aux élections européennes de mai. « A l’ADA de Montpellier, ils ont discuté de la perspective de 100 villes et villages, toujours dans une logique de contre-pouvoir », rapporte Benoît Hazard.

Les listes « gilets jaunes » auront-elles du succès dans les urnes en mars ? Ce ne sera pas le seul critère pour mesurer l’impact du mouvement. « La politisation peut prendre des formes très diffuses et invisibles, pas forcément se donner à voir lors des élections. Mais avec des participations plus fortes au niveau local, ou dans des milieux associatifs », prévient Frédéric Gonthier.