Immigration, islam... Pourquoi Emmanuel Macron choisit de parler à Valeurs Actuelles

POLITIQUE Les déclarations d'Emmanuel Macron sur le voile et l'immigration dans un entretien à Valeurs Actuelles ont fait réagir la classe politique

Thibaut Le Gal

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Emmanuel Macron.
Emmanuel Macron. — Raphael Lafargue-POOL/SIPA
  • Emmanuel Macron s'explique sur l'immigration, le communautarisme et le voile lors d'un long entretien donné à Valeurs Actuelles, publié ce jeudi.
  • Le chef de l'Etat vise à consolider un électorat de droite conservatrice, assure deux sondeurs.
  • Cette stratégie pourrait toutefois s'avérer risquée, estiment-ils.

« Le médium, c’est le message », disait le sociologue Marshall McLuhan. En politique, parfois, le support est aussi plus commenté que le fond. C'est le cas de l'entretien donné par Emmanuel Macron à Valeurs Actuelles pour évoquer l’immigration, le communautarisme et le voile, publié ce jeudi.

Ce choix du chef de l’Etat de s’adresser à un hebdomadaire conservateur, qualifié d'«extrême droite» par plusieurs élus, et de « magazine spécialisé dans la haine anti-musulmans » par le communiste Ian Brossat, a agité une partie de la classe politique. Pourquoi Emmanuel Macron s’est-il exprimé dans Valeurs Actuelles ?

Parler à la droite conservatrice

« L’idée d’échanger avec Valeurs Actuelles est la volonté de parler à tous les Français y compris dans les espaces politiques qui ne sont pas forcément les siens », déminait dès mercredi l’Elysée. « S’il ne leur parle pas, alors qui le fera ? Le président parle et répond à tous les Français », abonde François Patriat, patron des sénateurs LREM. Cette prise de parole n’est d’ailleurs pas isolée. Plusieurs ministres – Gérald Darmanin, Marlène Schiappa, Benjamin Griveaux, Florence Parly, Gabriel Attal…– se sont déjà exprimés dans le magazine.

L’objectif est ici politique. « Au premier tour de la présidentielle, 3/4 des lecteurs de Valeurs actuelles ont voté François Fillon, Marine Le Pen ou Nicolas Dupont-Aignan. Cette interview s’inscrit bien dans la continuité de la mutation de la base électorale d’Emmanuel Macron vers la droite ces derniers mois», assure Frédéric Dabi, directeur général adjoint de l’Ifop. « Aux européennes, 27 % des électeurs de François Fillon ont voté pour la liste LREM et dans le même temps, 27% des électeurs d’Emmanuel Macron sont partis vers des listes plus à gauche. Il voit que sa marge de progression est à droite et cherche à consolider le bloc électoral qui le soutient », ajoute Jérôme Sainte-Marie, fondateur de l’institut PollingVox.

Préparer (déjà) le duel avec Marine Le Pen

D’après le politologue, il n’est donc pas surprenant de voir Emmanuel Macron évoquer l’immigration et le communautarisme dans les colonnes de l’hebdomadaire conservateur. « Il sait que les sympathisants LR le suivent déjà sur les réformes économiques et sociales mais qu’ils sont plus proches du RN sur les sujets régaliens. Il envoie donc un message à ceux qui, à droite, ne l’ont pas encore rejoint, car le trouvent trop «léger» sur ces questions », poursuit-il.

« On peut dire tout ça sans avoir le discours du Rassemblement national », se justifie d’ailleurs Emmanuel Macron. Tout au long de l’entretien, le président en profite pour étriller Marine Le Pen. « On a été pendant quinze jours l’otage des deux périls qu’il faut éviter : le communautarisme et le Rassemblement national », ou encore : « La peur de l’autre, de l’étranger dont les pratiques sont différentes, s’est cumulée à la peur du religieux […] Voilà l’amalgame sur lequel joue Marine Le Pen et auquel je n’adhère pas du tout ».

Une stratégie risquée ?

François Patriat, proche du chef de l’Etat précise : « Le président a compris que l’élection présidentielle ne se gagnera pas forcément sur l’économie ou le social. En 2022, on sera jugé sur les sujets régaliens. Ce qu’il dit, c’est qu’il n’est pas dans le déni des socialistes et de la gauche, mais qu’il ne court pas non plus à la remorque du RN comme le font les Républicains ».

Mais donner des gages à la droite serait une stratégie risquée selon les deux sondeurs. « Ces signes pourraient effrayer les 47 % d’électeurs de François Hollande qui l'ont soutenu en 2017, même si pour l’instant, il n’existe pas de réceptacle à gauche pour les accueillir », dit Frédéric Dabi.

« Emmanuel Macron a intérêt à donner des preuves concrètes sur les questions régaliennes aux électeurs de droite pour pouvoir crédibiliser sa démarche. Car faire vivre un débat sans y répondre serait politiquement risqué », ajoute Jérôme Sainte-Marie. Un risque que semble mesurer Emmanuel Macron. Des premières mesures pour lutter contre le communautarisme devraient être annoncées «dans les prochaines semaines», avait-il indiqué dans un entretien à RTL lundi.