« Emmanuel Macron n’a pas durci le ton, mais les petites phrases qui parasitaient son discours ont disparu »

INTERVIEW Emmanuel Macron ne veut montrer « aucune forme de faiblesse ou de complaisance » sur sa réforme des retraites

Propos recueillis par Jean-Loup Delmas

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Le président français Emmanuel Macron
Le président français Emmanuel Macron — AFP
  • Interrogé sur la réforme des retraites lundi, Emmanuel Macron a indiqué qu’il n’y aurait « aucune forme de faiblesse ou de complaisance ».
  • Un ton ferme qui marque une révolution ou une continuité pour le président de la République ?
  • Selon Benjamin Morel, docteur en Science politique, la communication du président s’explique par un but simple : sa réélection en 2022.

C’est une déclaration qui a fait grand bruit lundi. Emmanuel Macron a affirmé qu’il « n’aurait aucune forme de faiblesse ou de complaisance » sur la réforme des retraites dans un entretien diffusé sur RTL. Un ton ferme tout au long de sa déclaration : peu lui importe de devenir « impopulaire », il fera « tout pour qu’il n’y ait pas ces blocages ».

Le président a-t-il modifié sa communication ? Pour Benjamin Morel, docteur en Science politique, le président n’a pas vraiment modifié la teneur de ses propos et prépare déjà la présidentielle 2022.

Pourquoi Emmanuel Macron semble-t-il refuser toute négociation sur la réforme des retraites ?

La principale chose à garder en tête, c’est qu’Emmanuel Macron est un homme politique, et qu’à ce titre, il a l’objectif d’être réélu. Sa force pour 2022, c’est sa base électorale, minoritaire dans l’opinion publique, mais qui est une base fidèle, convaincue et mobilisable à toutes les élections. Cette base s’est constituée autour d’un Emmanuel Macron portant et appliquant jusqu’au bout son programme. C’est pour cela qu’il ne peut pas en dévier. Son électorat ne va pas voter LREM par tradition électorale, car le parti est très récent : il ne peut compter comme jadis le Parti socialiste ou Les Républicains sur un vote automatique « parce qu’on vote depuis quarante ans pour ce parti ». Toute la mystique et la force du macronisme tiennent dans le projet d’Emmanuel Macron, et non dans le parti. Le projet doit être assumé et porté jusqu’au bout, sinon l’adhésion de la base électorale est remise en cause. D’où la fermeté du président.

Son problème est que certaines réformes dudit projet portent atteinte aux intérêts de cette base électorale. C’est notamment le cas de la réforme des retraites, qui peut défavoriser principalement les cadres et professions libérales, soit le cœur de ses électeurs. C’est pour cela qu’il joue sur les deux tableaux : fermeté, car le projet doit passer, à la fois pour et contre ses électeurs. Cela n’exclut à terme pas de lâcher du lest pour séduire sa base, comme concernant le régime autonome des avocats. Après, ce n’est pas la première fois que cela se produit pour un gouvernement, Emmanuel Macron n’affronte pas quelque chose d’unique en politique.

Malgré tout, Emmanuel Macron semble accorder plus d’importance qu’à ses débuts à parler aux autres électeurs que ceux de sa base ?

Emmanuel Macron s’est toujours interrogé sur la manière de s’adresser à cette France qui n’a pas voté pour lui. On fait souvent une distinction entre l’acte I et l’acte II de Macron, le second portant un changement vers le dialogue post-«gilets jaunes». Pourtant cette volonté de « dialogue », existait bien avant. De la campagne à l’itinérance mémorielle du 11 novembre en passant par les rencontres lors de l’anniversaire de la Constitution. Il a toujours cherché à s’adresser à la France périphérique, même avant les « gilets jaunes ».

Simplement pour Emmanuel Macron, ce dialogue ne conduit pas à adapter la politique, mais à expliquer le projet et à le rendre plus acceptable pour ceux qui ne le soutiennent pas d’emblée. Toutefois il n’a que peu mis de l’eau dans son vin depuis les « gilets jaunes » ou depuis le début de son mandat. Le projet a été retardé, mais n’a pas vraiment évolué. Il a toujours eu cette volonté d’expliquer son projet, tout en le soutenant coûte que coûte.

D’ailleurs, les annonces du 10 décembre avaient permis de redresser son image dans toutes les catégories sauf son propre électorat. Ce dernier été déçu, car le président se montrait moins ferme et brisait son image de réformateur. C’est ce projet qui le mènera au bout en 2022, car s’il y renonce, sa base électorale risque de trouver quelqu’un d’autre au centre qui se voudra à son tour un réformateur contre vents et marées.

Du coup, la stratégie de communication d’Emmanuel Macron n’a pas changé ?

La stratégie de communication reste plutôt la même depuis le début de son mandat, la seule chose qui a changé, c’est qu’il prononce moins de petites phrases qu’avant. Celles-ci cristallisaient dans l’opinion. Ce contrôle des petites phrases explique le redressement très relatif de son image. Sa communication n’a pas fondamentalement changé, mais c’est ce qui la parasitait, les petites phrases, qui ont peu à peu disparu.

Mais ces petites phrases n’étaient-elles pas aussi destinées à flatter son électorat ?

Je ne pense pas qu’on puisse dire que ces petites phrases étaient un calcul électoral. C’était plus une mauvaise habitude qu’il a su gommer. Certes, Emmanuel Macron a pu être tenté par une stratégie populiste comme avant lui Nicolas Sarkozy "Pour me distinguer de la langue de bois commune, je parle franc et vrai et tant pis si ça heurte", mais c’est quelque chose qui marche justement pour les candidats populistes se disant contre le système, alors qu’Emmanuel Macron a un électorat qui croit au système. Ça n’avait donc pas de sens de poursuivre cette stratégie, et ses petites phrases ne plaisaient pas plus à sa base qu’à ceux qui se sentaient attaqués par elles.