Mort de Jacques Chirac : A Paris, on fait ses adieux « au dernier chef de l’Etat »

REPORTAGE Depuis jeudi soir, des registres sont ouverts dans les mairies parisiennes pour rendre hommage à l’ancien président

Alexis Orsini

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L'un des registres de condoléances pour Jacques Chirac installé devant l'Hôtel de ville de Paris.
L'un des registres de condoléances pour Jacques Chirac installé devant l'Hôtel de ville de Paris. — Alexis Orsini/20 Minutes
  • Depuis la mort de Jacques Chirac, jeudi 26 septembre à l’âge de 86 ans, les hommages se multiplient pour l’ancien chef de l’Etat.
  • A Paris, dont il a été maire pendant dix-huit ans, des registres ont été installés dans les mairies et à l’Hôtel de ville, pour lui laisser un dernier mot.
  • 20 Minutes est allé à la rencontre des habitants venus saluer la mémoire de Jacques Chirac.

« T’étais un chouette gars ! Chirac ! » Le message, signé d’un dénommé « B. », détonne avec les formules plus conventionnelles rédigées sur la même page. Mais tous les mots laissés dans le registre de condoléances installé à l’accueil de la mairie du 15e arrondissement témoignent d’une même volonté : rendre un hommage personnel à l’ancien président de la République, décédé jeudi 26 septembre à l’âge de 86 ans.

En ce début de matinée, les messages se comptent sur les doigts d’une main. « Cinq personnes ont laissé un mot dès hier soir, mais personne n’est encore venu aujourd’hui. Par contre, une dame qui vient souvent à la mairie nous a demandé si un hommage était prévu, alors qu’il n’est même pas encore enterré ! », s’amuse l’une des employées, derrière son comptoir.

Les minutes ont beau s’écouler, les visites se font rares. D’autant que la seule personne venue pour jeter un œil au registre n’est autre… qu’une employée de la mairie, soucieuse de voir combien de pages ont été remplies à ce stade. Signe qu’il est simplement encore trop tôt dans la journée, ou bien que l’ancien maire de Paris n’a pas marqué les habitants du 15e arrondissement ?

« On n’aura plus de chef d’Etat comme lui »

De l’autre côté de la Seine, sur le parvis de l’Hôtel de ville, les visiteurs sont en revanche nombreux à s’arrêter. Il faut dire que le dispositif installé devant le bâtiment, où il a régné pendant dix-huit ans, a de quoi attirer. Le portrait en noir et blanc de « Chichi », avec son grand sourire chaleureux, est accroché au milieu du stand et semble inviter à s’arrêter quelques minutes pour remplir l’un des quatre registres disposés sur la table.

« Je suis venue exprès laisser un mot, sa mort m’a beaucoup touchée, c’était un président qui était proche de tous les Français et respectait les cultures étrangères », confie Aimée, 55 ans. « Il incarnait le président des peuples, on n’aura plus de chef d’État comme lui, donc c’était très important de lui rendre hommage », poursuit-elle.

Un sentiment partagé par de nombreuses personnes, à en juger par certains mots laissés sur les pages déjà bien noircies. Ils remercient « le dernier vrai homme d’Etat » ou vantent son côté « tellement français ». « Vous avez été le dernier chef de l’Etat, après vous il n’y a eu que des présidents de la République », affirme même une belle formule rédigée par un Mauricien. « Pour moi, c’est un grand monsieur. Il était bien pour la France en tant que président. On voit bien qu’il y a eu un changement radical par rapport à lui avec ses successeurs », affirme Gaz, qui assure la sécurité du stand depuis 7h du matin.

« Je n’étais pas toujours d’accord avec vous »

Signe de la popularité dont bénéficie aujourd’hui Jacques Chirac, certains électeurs d’un tout autre bord politique lui rendent aussi hommage. A l’instar de Charles, qui lui présente « les respects d’un Insoumis »… ou encore d’Olivier, qui reconnaît avoir été séduit « par sa fibre républicaine » bien qu’il n’ait jamais voté pour lui. « Je n’étais pas toujours d’accord avec vous, mais vous étiez un homme de bien », abonde un autre signataire.

Si l’écran géant installé à quelques mètres du stand diffuse en continu de vieilles photos de Jacques Chirac maire de Paris – en train de manger des huîtres à Montparnasse, au bord de la Seine, aux côtés de l’abbé Pierre… –, de nombreuses personnes sont surtout venues faire leurs adieux à Jacques Chirac président de la République. « Je viens d’Auvergne mais je suis venu exprès pendant mon passage à Paris. Je tenais à laisser un message parce que Chirac a fait partie de ma vie pendant des années, c’était un pilier du paysage politique français, quelqu’un de très humain », explique ainsi Morgan, aux côtés de sa fille de 3 ans.

Des mots plus intimes aussi

« Il avait une stature unique, un ancrage local et en même temps une dimension de chef d’État à l’international, je prenais plaisir à regarder ses interviews du 14-Juillet, il était aussi d’une époque où les hommes politiques avaient beaucoup d’humour », poursuit le jeune père de famille.

A côté des « merci » et des « condoléances » adressées à la famille Chirac, ou encore des messages laissés par des touristes en japonais, en russe ou en anglais, d’autres mots, plus intimes, témoignent d’une certaine proximité avec Jacques Chirac. Ils sont signés de fonctionnaires de la mairie de Paris, comme Magali, 49 ans : « Chirac était mon patron à mon arrivée à la mairie, en 1991 ! Quand j’ai eu mon premier enfant, il m’avait envoyé un bouquet de fleurs, comme à toutes les mamans de la mairie qui venaient d’accoucher ».

A 57 ans, Minihadji conserve lui aussi des souvenirs émus de l’ancien élu, auquel il est venu rendre hommage en sortant de l’Hôtel de ville : « C’était un maire parfait, il n’ignorait personne. Quand il croisait des ouvriers ou des gens du nettoyage, comme moi, il s’arrêtait pour nous serrer la main. Je l’ai remercié pour tout ce qu’il a fait pour la ville de Paris et pour nous. »

« Je n’aime pas votre action »

Dans les registres, entre deux références à certaines des phrases cultes de Jacques Chirac (de « Mangez des pommes ! » à « Notre planète brûle »), on trouve aussi des critiques plus ou moins virulentes à l’égard de sa politique. « Chirac, je n’aime pas votre action, ni à Ouvéa, ni " le bruit et l’odeur " », dénonce ainsi un anonyme. L’actualité politique s’invite en outre dans ces pages, au gré de messages adressés à Trump ou de charges contre Emmanuel Macron.

De son action en tant que président, le « non » à la guerre en Irak s’impose clairement comme le souvenir le plus marquant aux yeux des visiteurs, qu’ils aient réalisé son ampleur dès 2003 ou quelques années plus tard. Pour Loïc, 33 ans, en déplacement professionnel à Paris, il était ainsi inconcevable de retourner à Rennes sans remercier Jacques Chirac pour cette décision forte : « J’ai grandi en caserne donc j’ai senti le soulagement de le voir refuser une nouvelle guerre, c’est mon premier souvenir politique ».

Un hommage en ligne reproduit en mains propres

Les affaires qui ont émaillé sa carrière, elles, semblent définitivement oubliées. Ou plutôt reléguées au second plan de la mémoire collective, comme le résume Philippe, un fonctionnaire de la ville de Paris venu recopier en mains propres le long hommage qu’il avait publié la veille sur LinkedIn : « C’est en vivant le présent qu’on se rend compte de l’importance des chefs d’État et de ce qu’ils nous ont apporté. Les résultats politiques se font sentir sur le temps long. Malgré les affaires, Jacques Chirac a donné envie aux Français de se bouger et de vivre ensemble. »

« Même sans être d’accord politiquement avec lui, on finit par comprendre l’homme, il dépasse le clivage politique. Ça a été l’homme de tous les Français, c’est ce qu’on attend d’un président », conclut le fonctionnaire de la ville de Paris. Avant de s’éloigner sous le regard de son ancien patron, tout sourire, sur l’écran géant de l’Hôtel de ville.