Mort de Chirac : C’était un « tueur » politique « très sympa » selon ses adversaires

SYNDROME DE STOCKHOLM Jugé « sympa » même par ses adversaires, Jacques Chirac a aussi été un « tueur » capable de trahir sa famille politique pour nourrir ses ambitions

Laure Cometti

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Lionel Jospin et Jacques Chirac.
Lionel Jospin et Jacques Chirac. — HALEY/SIPA
  • Jacques Chirac est décédé jeudi à son domicile parisien, à l’âge de 86 ans.
  • Les qualités humaines de l’ancien président sont louées, même par ses rivaux.
  • « Sympa », l’élu de Corrèze n’en était pas moins un redoutable politique, capable d’attaques et de trahisons.

« Je me suis fait enguirlander par Lionel Jospin parce que j’avais dit que Chirac était sympa ». Il y a dix-huit ans, Pierre Moscovici, alors ministre des Affaires européennes dans le gouvernement de cohabitation, avait eu un mot doux pour le président de droite sur un plateau télé. Le Premier ministre socialiste, en pleine campagne pour la présidentielle de 2002, n’avait guère apprécié. « Je lui ai dit que je n’y pouvais rien, je le trouvais sympa. Jospin aussi, d’ailleurs », se souvient l’actuel commissaire européen.

Le socialiste n’est pas le seul adversaire de Jacques Chirac à avoir loué ses qualités humaines. Car le Chirac « sympa » a parfois éclipsé le « tueur politique », comme l’a qualifié Bernard Tapie après l’annonce de son  décès jeudi.

De Chaban-Delmas à VGE, des trahisons en famille

« Son image affable a pris le dessus sur le tard, à partir de 1995. Le Chirac des débuts a plutôt une image rigide », observe l’historien Jean Garrigues. Le « jeune loup » se lance en politique dans les années 1960, à la trentaine. Et va connaître une ascension fulgurante, n’hésitant pas à attaquer durement ses adversaires… ni à trahir sa famille politique.

C’est d’ailleurs une trahison qui lui permet, au départ, de gravir des échelons. « Il a vraiment commencé à émerger par un coup de poignard dans le dos asséné à Jacques Chaban-Delmas », rappelle Jean Garrigues. Notamment un « appel des 43 » qui lui permet de torpiller la candidature du Bordelais à la présidentielle de 1974, puis de récupérer Matignon. « Premier ministre de Valery Giscard d’Estaing (VGE), il a ensuite sciemment provoqué la rupture avec lui pour prendre la main sur le parti UDR, poursuit l’historien. Il a tout fait pour le détruire, participant même à une entrevue secrète avec François Mitterrand. Il a détruit tous ceux qui se sont mis sur son chemin, comme Philippe Séguin, et il a exercé une  vengeance assez rude à l’égard de  Nicolas Sarkozy. »

« Ses adversaires l’ont souvent sous-estimé »

Son successeur à l’Elysée, justement, dénoncera un décalage entre l’image de Jacques Chirac et la réalité : « On a toujours dit de [lui] qu’il était con, gentil et généreux. C’est tout le contraire : il est intelligent, complexe et très intéressé ».

Pour son ami Jean-Louis Debré, cette dualité n’a rien d’extraordinaire chez les politiques. « La personnalité de Jacques Chirac a plusieurs facettes. Il y a l’homme profondément humain, qui aime la France et aime les Français. Et l’homme politique, qui est un combattant, qui a cette volonté très forte de monter. Or, plus vous montez, et plus il faut combattre. Et si vous n’écartez pas vos adversaires, ce sont eux qui vous éliminent ».

L’outsider de 1995

« Nous n’étions pas dupes », se défend Pierre Moscovici. « C’était difficile de résister à son charme. Il était chaleureux, amusant et attentif aux autres. Mais c’était aussi un battant, et il a été extrêmement dur avec nous dès que la période électorale a débuté », se souvient l’ancien ministre au sujet de la campagne présidentielle de 2002, qui s’achève sur l’élimination du candidat socialiste dès le premier tour.

« Il avait la force de créer autour de lui un mouvement de sympathie, même chez ses adversaires, qui l’ont souvent sous-estimé », assure pour sa part l’ancien président du Conseil constitutionnel Jean-Louis Debré. Le meilleur exemple ? La présidentielle de 1995. Alors qu’Edouard Balladur est donné grand favori de la présidentielle, c'est l'outsider Jacques Chirac qui l'emporte. Sympa, donc, mais pas pour tout le monde.