Mort de Jacques Chirac : « Notre maison brûle et nous regardons ailleurs », retour sur une phrase culte toujours d’actualité

ECOLOGIE POLITIQUE « Notre maison brûle et nous regardons ailleurs ». C’est l’une des phrases cultes de Jacques Chirac, prononcée le 3 septembre 2002 au sommet de la Terre. Jean-Paul Deléage, qui a soufflé la formule, nous raconte l'histoire.

Fabrice Pouliquen
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Jacques Chirac au sommet de la Terre de Johannesburg le 3 septembre 2002
Jacques Chirac au sommet de la Terre de Johannesburg le 3 septembre 2002 — PATRICK KOVARIK / AFP
  • Jacques Chirac est mort, ce jeudi, à l’âge de 86 ans.
  • Il a été président de la République pendant douze ans, de 1995 à 2007, deux fois Premier ministre, trois fois maire de Paris, chef de parti et ministre à répétition.
  • Une carrière politique ponctuée de nombreuses phrases cultes, parmi lesquelles celle prononcée lors de son discours au sommet de la Terre de Johannesburg : « Notre maison brûle et nous regardons ailleurs ».

Nous sommes le 3 septembre 2002, au Sommet de la Terre de Johannesburg (Afrique-du-Sud), quand Jacques Chirac, fraîchement réélu président de la République, s’avance à la tribune devant plus de 100 chefs d’Etats. « Notre maison brûle et nous regardons ailleurs », commence-t-il. Avant de poursuivre : « La nature, mutilée, surexploitée, ne parvient plus à se reconstituer et nous refusons de l’admettre » « Prenons garde que le XXIe siècle ne devienne pas, pour les générations futures, celui d’un crime de l’humanité contre la vie », dira-t-il plus loin.

Une phrase qui a toujours son écho

Dix-sept ans plus tard, cette formule – « Notre maison brûle et nous regardons ailleurs » – peut être ajoutée aux récapitulatifs des répliques cultes de l’ex-chef de l’Etat, qui s’est éteint ce jeudi. Il faut dire qu’elle trouve un écho particulier en 2019, alors que les scientifiques du Giec multiplient les rapports alarmants sur les conséquences du réchauffement climatique actuelles et à venir, et qu’émergent à travers le monde des marches citoyennes pour le climat. Emmanuel Macron a fait allusion à ce discours de Johannesburg cette semaine encore, rapporte le Journal du Dimanche. « Défiler tous les vendredis pour dire que la planète brûle, c’est sympa, mais ce n’est pas le problème. Quelque part, c’est comme s’il n’y avait pas eu le discours de Chirac il y a vingt ans », a-t-il dit à propos de la grève climatique mondiale de samedi, dans l’avion qui le conduisait à New York pour le Sommet Action Climat de l’ONU.

La phrase de Jacques Chirac avait déjà fait mouche dès 2002, raconte à 20 Minutes le géopolitologue et historien de l’écologie Jean-Paul Deléage. « Je me souviens avoir suivi le discours à la télévision et avoir vu plusieurs fois les chefs d’État se lever pour applaudir », précise-t-il.

« Je n’ai pas écrit le discours, juste la formule »

Et Jean-Paul Deléage avait de bonnes raisons d’être attentif : la formule est de lui. « Je n’ai pas écrit le discours et je ne me suis pas non plus inspiré d’une chanson, comme j’ai pu le lire, précise-t-il. Quelques semaines avant ce Sommet de la terre, Jérôme Monod, un proche de Jacques Chirac qui avait alors son bureau à côté du sien, m’avait demandé de passer le voir pour aborder plusieurs dossiers écologiques. Il m’a proposé d’aller saluer Jacques Chirac et à cette occasion, on m’a proposé de relire ce discours, qui était déjà prêt et déjà très bien écrit. Je trouvais juste qu’il manquait une ou deux formules fortes. J’ai proposé cette image de la Terre comme une maison qui brûle. »

Si la phrase est immédiatement passée à la postérité, « c’est déjà qu’elle est bien tournée, mais aussi qu’elle est surprenante dans ce contexte de 2002, souligne Daniel Boy, politologue au Cevipof, le Centre de recherches politiques de Science Po, où il travaille sur l’écologie politique. Même si le Giec avait déjà publié plusieurs rapports alertant des crises écologiques à venir, la sphère politique ne s’était encore que très peu emparée de cette thématique. Pas plus que l’opinion publique. C’est à cette époque-là que nous avons réalisé au Cevipof, avec l’ Ademe (Agence de l'environnement et de la maîtrise de l'énergie), de premières enquêtes d’opinion sur la représentation des problèmes environnementaux. Les sondés évoquaient la pollution de l’air et celle de l’eau. On ne parlait pas de changement climatique à cette époque. »

Jacques Chirac a continué « à regarder ailleurs »

Malgré ce discours, Jacques Chirac continuera globalement à « regarder ailleurs ». « C’est tout de même sous son deuxième quinquennat qu’a été ajoutée, à la constitution française, la Charte de l’environnement [rédigée en 2004 et intégrée en 2005], rappelle Daniel Boy. C’est une avancée, mais cette charte n’a pas eu de grands bouleversements, et Jacques Chirac est resté un homme politique au sens traditionnel. C’est-à-dire avec le chômage et la croissance économique comme préoccupations majeures ».

Reste la question de la sensibilité écologique de Jacques Chirac. « Il est très compliqué de percer les réelles convictions d’un homme politique », commence Daniel Boy. Jean-Paul Deléage reste tout de même convaincu qu’« il avait saisi l’ampleur du problème ». Il en veut pour preuve la solide amitié qui liait l’ex-chef d’État à Nicolas Hulot. « Ce dernier l’entretenait beaucoup d’écologie, rappelle Jean-Paul Deléage. Jacques Chirac lui avait même remis une légion d’honneur et proposé de devenir ministre. J’ai un gros regret aujourd’hui : que Nicolas Hulot ait refusé. »