« Steve Bannon, le grand manipulateur » : L’échec cinglant de l’ex-stratège de Trump en Europe

DECRYPTAGE Le documentaire d’Alison Klayman, qui sort ce mercredi dans l’Hexagone, se regarde à la lumière du résultat des dernières élections européennes, qui n’ont pas donné lieu à la grande vague populiste espérée par Bannon

Philippe Berry

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L'ancien conseiller de Donald Trump, Steve Bannon, le 17 mai 2019 à Paris.
L'ancien conseiller de Donald Trump, Steve Bannon, le 17 mai 2019 à Paris. — Lewis JOLY/JDD/SIPA

Mais qu’est-ce qui fait courir Steve Bannon ? A 65 ans, l’ancien stratège de Donald Trump pourrait vivre de ses royalties de Seinfeld et couler une retraite dorée. Au lieu de ça, il a joué sans relâche les VRP à travers l’Europe au printemps dernier. L’objectif annoncé : unifier les mouvements populistes du Vieux continent pour faire déferler une grande vague nationaliste sur le Parlement européen – et clore un triptyque amorcé par le Brexit et l’élection de Donald Trump. Chroniqué dans le documentaire Steve Bannon, le grand manipulateur, sur les écrans français ce mercredi, son rêve a implosé en vol. Autopsie d’un échec.

Méfiance des populistes européens

La scène se déroule au printemps dernier. Steve Bannon arrive dans un hôtel londonien et rencontre Louis Aliot et Jérôme Rivière, du Rassemblement national. Les rideaux, opaques, sont fermés. « On peut les ouvrir ? », demande Bannon. « Non, ça donne sur la rue », répondent ses interlocuteurs. Cette méfiance d’être vu au côté de l’ancien administrateur de Breitbart News en dit long.

« On en a fait un fantasme, il n’a aucun lien avec le RN, aucun rôle officiel. On a le droit d’avoir des échanges avec lui, il n’est pas interdit d’être conseillé car c’est un bon sponsor du protectionnisme, qui a fait gagner Trump aux Etats-Unis », assure aujourd’hui à 20 Minutes Jean-Lin Lacapelle, membre du bureau exécutif du RN. Pourtant, avant les européennes, Sébastien Chenu, député et porte-parole du RN, tenait un autre discours : « S’il veut nous donner une expertise, on l’étudiera avec intérêt et attention. » Un changement de ton qui s’explique sans doute par la demande d’enquête parlementaire déposée en mai dernier par des députés inquiets du rôle – notamment financier – qu’a pu jouer Bannon, un ressortissant d’une puissance étrangère, dans la campagne.

Pas d’union sacrée

Le scénario s’est répété chez nos voisins. En Allemagne, l’eurosceptique Jörg Meuthen l’assurait, « on n’a pas besoin de lui ». Idem en Suède. Au final, alors que son organisation européenne, baptisée le Mouvement, espérait fédérer au moins une vingtaine de groupes, seulement trois partis l’ont rejoint, dont la Ligue italienne de Salvini.

« Il savait que ça serait difficile, face à des partis soucieux de préserver leur souveraineté. Mais il pensait que son objectif susciterait davantage d’entrain », estime la réalisatrice du documentaire, Alison Klayman. Au final, les partis d’extrême droite sont arrivés en tête en France et en Italie, mais ont stagné ou reculé dans d’autres pays, notamment en Allemagne et aux Pays-Bas, avec une poussée écologiste. Et comme l’expliquait à 20 Minutes Benjamin Morel, docteur en sciences politiques, « les partis populistes ont trop à perdre sur le plan national pour s’unir au niveau européen ». Une tendance historique sans doute sous-estimée par Bannon.

Le roi de la propagande

C’est peut-être l’aspect du documentaire qui surprend le plus. Steve Bannon, qui s’est longtemps présenté comme l’éminence grise de Donald Trump – avant d’être viré de la Maison Blanche en août 2017, notamment pour ses citations à charge contre le fils du président américain dans le livre de Michael Wolff Fire and Fury, paru en janvier 2018 – n’apparaît pas vraiment comme un penseur hors pair. « C’est une œuvre de propagande », clame-t-il fièrement en présentant son documentaire Trump@War, qui ne fait pas dans la finesse.

En faisant oublier sa caméra pour montrer le quotidien de Bannon sans lui offrir d’interview formatée, Alison Klayman refuse de se faire instrumentaliser. « On aime s’imaginer Steve Bannon comme un génie maléfique. Mais je voulais montrer la banalité de la haine, et qu’un simple être humain peut rester dangereux », confie la réalisatrice. Dangereux, mais pas toujours victorieux. Aujourd’hui, le Mouvement semble en état de mort clinique – le Belge Mischaël Modrikamen, son principal responsable européen, a pris sa retraite politique. Heureusement, Steve Bannon a toujours ses royalties de Seinfeld.