Affaire de Rugy : Pourquoi les politiques ont-ils autant recours à la théorie du complot pour se défendre ?

INTERVIEW Comme d’autres politiciens avant lui, François de Rugy se drape dans l’excuse du complot

Propos recueillis par Jean-Loup Delmas

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François De Rugy
François De Rugy — SIPA
  • Depuis sa démission du gouvernement fin juillet, l’ancien ministre de la Transition écologique François de Rugy se dit victime « d’une vengeance politique ».
  • Comme lui, de nombreux politiques n’hésitent pas à brandir la thèse du complot lorsqu’ils se retrouvent dans une position délicate.

François De Rugy n’en finit plus de parler de « vengeance politique » et de « cabale médiatique » pour expliquer l’affaire éponyme et sa démission du gouvernement.

Comme lui, de nombreux politiques se sont déjà dits victimes d’un complot​. Mais pourquoi les politiques ont-ils recours cette rhétorique pour se défendre ? 20 Minutes a interviewé Cécile Delozier, autrice de Victoire, stratégie d’une campagne réussie et experte en prise de paroles auprès des élus.

Se réfugier derrière un complot contre soi, est-ce une manœuvre assez récente ou au contraire est ce que cela remonte au début de la politique ?

L’idée de se victimiser et de se sentir persécuté n’est pas propre à notre époque. Ce qui change, c’est que le sentiment de persécution est accru par les réseaux sociaux et la circulation ultrarapide de l’information, où les accusations sont plus rapides et multiples.

Justement, à l’heure du fantasme du leader providentiel, n’est-ce pas paradoxal de vouloir se la jouer victime ?

Il faut bien comprendre que quand on arrive à cet état de désespoir, cela indique qu’on est un peu en perdition. Psychologiquement, se victimiser, c’est rentrer dans le pathos, l’émotionnel, l’irrationnel, il ne s’agit plus de faits mais de manigance et de vengeance. On incarne un grand drame Shakespearien. Evoquer des points faibles, cela permet néanmoins d’invoquer leur part d’humanité, de susciter de l’empathie.

Est-ce cela que l’on cherche en adoptant cette posture, redevenir humain et susciter l’affection ?

Les postures peuvent être très différentes. Pour reprendre les exemples français les plus récents, pour Sarkozy, la meilleure défense, c’est l’attaque. On le voit avec de grandes phrases : « J’irais jusqu’au bout », « je ne suis pas celui qui craint le plus la vérité », etc. Il adopte une posture de courage, de ténacité voire d’audace, d’hommes forts.

De Rugy est plus dans l’humain, dans l’intime, jusqu’au vocabulaire employé, notamment lorsqu’il insiste sur le fait « d’avoir bien réfléchi » avant de reprendre la parole. Il met en avant sa capacité de penser. C’est une mise en scène pour l’honneur, où il joue le rôle d’une personne pensante et rationnelle.

Pour François Fillon, il y avait tout ce qu’il ne fallait pas faire, c’était un grand exercice de ratage, il changeait de posture tout le temps, à commencer par le déni avant d’admettre certains faits.

Est-ce que le fait de se mettre en scène dans une théorie du complot, ce n’est pas aussi un moyen de se donner de l’importance ?

Oui, cela n’est pas anodin. Si on joue le héros humilié et bafoué d’un grand drame Shakespearien, on joue donc un héros quand même. Tout le monde ne peut pas être victime d’un complot, il ne faut pas être une personne lambda. Pour être victime d’un complot, c’est qu’on dérange, qu’on menace l’équilibre du système, et donc qu’on a de l’importance, un poids en politique. Se dire victime, ce n’est pas passé pour un faible, c’est au contraire être suffisamment fort pour justifier ce complot contre soi. Après il y a aussi plus simplement la volonté de refuser de tomber dans l’oubli, ce qui anime très certainement François de Rugy.