Les manifestants du mouvement Extinction Rebellion ont été aspergés de gaz lacrymogènes par des CRS.
Les manifestants du mouvement Extinction Rebellion ont été aspergés de gaz lacrymogènes par des CRS. — Vincent Loison

INTERVIEW

Extinction Rébellion dispersé à Paris: «La désobéissance civile est un symptôme d’un déficit de démocratie»

«20 Minutes» a interrogé Manuel Cervera-Marzal, sociologue et philosophe à l’université d’Aix-Marseille, sur cette pratique non-violente utilisée par certains militants écologistes

  • Des écologistes d’Extinction Rébellion ont été aspergés de gaz lacrymogène par des CRS lors de l’occupation du pont de Sully vendredi à Paris.
  • Face au réchauffement climatique, ces militants prônent la « désobéissance civile ».
  • 20 Minutes a discuté de ce mode d’action non-violent avec un spécialiste.

Les images ont fait le tour des réseaux sociaux. Des militants écologistes d’Extinction Rébellion ont été aspergés de gaz lacrymogènes par des CRS lors de l’occupation du pont de Sully vendredi à Paris. « On était sur un lieu non déclaré, c’est le principe de la désobéissance civile », s’est justifiée l’une des participantes.

Né au Royaume-Uni et lancé en France fin mars, ce mouvement prône ce moyen d’action pacifiste pour lutter contre le changement climatique. Qu’est-ce que « la désobéissance civile » ? On en discute avec Manuel Cervera-Marzal, sociologue et philosophe à l’université d’Aix-Marseille, auteur de l’ouvrage Les Nouveaux Désobéissants : citoyens ou hors-la-loi ?.

Comment définir « la désobéissance civile » ?

Le terme désobéissance suppose des actions illégales: entraver la circulation sur un pont, entrer dans une zone privée comme une centrale nucléaire ou dans un champ de maïs transgénique. L’idée est de faire pression sur un adversaire, une entreprise, ou un Etat, d’instituer un rapport de forces.

Il faut que ce soit non-violent, que ça ne porte pas atteinte à l’intégrité de l'adversaire (le patron, les forces de l'ordre...) Généralement, les actions sont également collectives, voire massives, comme fut le mouvement des droits civiques aux Etats-Unis ou les marches de Gandhi pour l'indépendance de l’Inde. L’action doit enfin défendre l’intérêt général, non des intérêts particuliers.

L’histoire de l’humanité n'est-elle pas celle des actes de désobéissance? Quand Jules César franchit le Rubicon, il entre dans l'illégalité pour, dit-il, défendre les Romains…

La désobéissance civile est aussi vieille que l’humanité. Adam et Eve croquent le fruit défendu, en violation de la volonté divine. On pourrait évoquer d’autres exemples, comme Antigone, qui désobéit au roi Créon pour offrir une sépulture à son frère [dans une pièce de Sophocle]. Mais dans ces exemples, on n’est pas dans des régimes démocratiques, la révolte nous paraît donc « normale ». Lorsqu’au XIXe siècle, Henry David Thoreau refuse de payer ses impôts à un Etat esclavagiste, le Massachusetts, c’est nouveau car il désobéit dans une démocratie. Cela paraît plus « problématique » car c’est un acte anti-citoyen.

Comment considérer la « désobéissance » en démocratie ? Les lois ne sont-elles pas censées représenter le bien commun ?

C’est la preuve que les moyens traditionnels d’expression et de contestation sont insuffisants ou inefficaces. Le vote, bien sûr, mais aussi la grève, les pétitions…. Ces modes d’expression suscitent le désaveu croissant d’une partie de la population, qui cherche de nouveaux canaux, des modes d’actions plus radicaux, tout en restant non-violents. C’est un symptôme d’un déficit de démocratie.

Des femmes s’affichant en burkini à la piscine ont revendiqué un acte de « désobéissance civile ». Des maires ont, sur ce même principe, refusé de marier des personnes du même sexe. N’importe qui peut donc désobéir selon ses principes ?

Il faut que cela satisfasse un critère d’intérêt général, pas de conscience personnelle. Ceux qui désobéissent doivent exposer publiquement leurs arguments pour qu’ils soient ensuite soumis au débat public. Mais on a le droit ensuite de critiquer les désobéissants. Sur le nucléaire, les OGM, les actions étaient ainsi lancées pour créer du débat là où il n'y en avait pas.

Ce concept est aujourd’hui très présent dans les mouvements écologistes, notamment avec Extinction Rébellion. Pourquoi?

La question du changement climatique nous met face à une urgence. Pour Martin Luther King, la désobéissance devait être le dernier moyen d'action, lorsqu'on avait déjà tout essayé. Certains essayent de passer par les tribunaux, avec « l’affaire du siècle » [Des ONG attaquent l'Etat en justice pour «inaction climatique»] notamment, mais d’autres jugent ces actions trop lentes, qu’il faut agir car le temps presse :  en décrochant des portraits de Macron dans les préfectures, en pénétrant et filmant dans des groupes d'agroalimentaires comme le fait L214.

Les désobéisseurs ont compris l’importance de l’image, du buzz. Les vidéos circulent vite sur les réseaux sociaux et permettent aux militants de différents pays d’entrer facilement en contact et d’échanger. Extinction rébellion n’a pas encore un an mais il a déjà essaimé dans des dizaines de pays, dont la France.

Certains collectifs proposent même des stages de désobéissance civile. Pourquoi?

Ces actions ne s’improvisent pas. Investir le siège social d’une entreprise du CAC 40, par exemple, demande une grande logistique. Quand on reçoit des coups de matraque, ou du gaz lacrymogène, il faut avoir une autodiscipline, apprendre à ne pas répondre, car une réaction violente nuirait à l'action pacifiste globale.