La réforme de l'assurance chômage, nouvelle «bombe à retardement» du quinquennat Macron?

EMPLOI La réforme de l'assurance chômage a tout du dossier explosif pour le gouvernement, et pourtant la contestation qui débute ce mardi semble avoir peut de chance de prendre de l'ampleur à court terme

Laure Cometti

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Emmanuel Macron avec Philippe Martinez, secrétaire général de la Confédération générale du travail (CGT), sur le perron de l'Elysée le 12 octobre 2017.
Emmanuel Macron avec Philippe Martinez, secrétaire général de la Confédération générale du travail (CGT), sur le perron de l'Elysée le 12 octobre 2017. — Ludovic Marin /AFP
  • Plusieurs syndicats défileront ces mardi et mercredi contre la réforme de l’assurance chômage d’Emmanuel Macron.
  • Syndicats et organisations patronales sont vent debout contre ce projet mais pour des raisons différentes.
  • A court terme, elle pourrait être mise en place sans susciter de contestation sociale et politique majeure.
  • A long terme, elle pourrait toutefois empoisonner le quinquennat des marcheurs.

A chacun son jour. Les deux principaux syndicats ne défileront pas ensemble contre la réforme de l’assurance chômage. La CFDT appelle à un rassemblement «symbolique» devant le ministère du Travail ce mardi à 12 heures, avec d’autres organisations comme la CFE-CGC, la CFTC, l’Unsa et l’organisation de jeunesse Fage. La CGT, elle, a choisi mercredi pour organiser un rassemblement devant le siège de l’Unédic à Paris, et des actions un peu partout en France, notamment devant les agences Pôle emploi.

Cette mobilisation distincte en dit long sur les divisions des organisations syndicales, pourtant unies sur le fond contre une réforme potentiellement explosive. Elle devrait pourtant entrer en application rapidement et sans susciter de contestation sociale majeure, en tout cas pas dans l’immédiat. Explications.

Parce que les partenaires sociaux et l’opposition sont contre…

Avec cette réforme, le gouvernement a réussi à susciter les critiques à la fois des organisations syndicales, patronales et des parlementaires de gauche, et de droite… mais pas pour les mêmes motifs.

Les syndicats et les oppositions de gauche s’alarment d’une réforme qui aggrave le sort des chômeurs et la précarité des travailleurs. Du côté des organisations patronales, c’est le système du « malus » pour les entreprises ayant recours aux contrats courts qui suscite la colère, notamment du Medef. Dans les rangs des Républicains, certains jugent au contraire que la réforme ne va pas assez loin sur le plafonnement des indemnités par exemple.

… mais ils sont divisés

Dans le détail, cette opposition comporte des fissures. « L’opposition patronale me semble très relative, car la taxation des contrats courts est très limitée, à sept secteurs d’activité, et en termes d’impacts économiques. Le Medef est plus dans l’opposition de principe », estime Stéphane Sirot, professeur de politique sociale à l’université Cergy-Pontoise.

Quant aux syndicats, ils sont divisés. « Il est peu probable que cette réforme déclenche un grand mouvement social unitaire, comme le souhaitent Force ouvrière ou Solidaires. Cela paraît utopique, poursuit le chercheur. Les mécontentements sont segmentés et ne parviennent pas à s’agglomérer ».

Parce que la réforme ne flatte pas l’image « sociale » de Macron…

Après la crise des « gilets jaunes », le texte, qui durcit les conditions d’indemnisation des chômeurs, a néanmoins le potentiel d’écorner la promesse d’Emmanuel Macron de «remettre» l'«humain au cœur du projet». « Cette réforme touche un point très sensible dans l’opinion, elle surfe sur l’idée que les chômeurs peuvent retrouver du travail s’ils le veulent vraiment. Elle clive politiquement : cette position est rejetée par l’électorat de gauche, mais appréciée les sympathisants de droite d’après nos enquêtes », analyse Bruno Cautrès, directeur de recherche au CNRS et au Cevipof.

… mais qu’elle joue sur plusieurs registres

En même temps, le gouvernement a aussi décidé de raboter les allocations des cadres les mieux indemnisés, et de créer un malus visant à sanctionner les employeurs ayant recours aux contrats courts dans certains secteurs. « Peut-être que la contestation a du mal à prendre car le gouvernement joue sur différents registres », avance Bruno Cautrès. Pour Stéphane Sirot, « la réforme saucissonne pas mal de choses, et c’est donc plus compliqué d’unir les contestations ».

Un effet à « bombe à retardement » ?

Autre promesse non tenue avec cette réforme, celle du «changement de méthode», comme l’a martelé l’exécutif après le « grand débat ». Les syndicats, les organisations patronales et les spécialistes du dialogue social semblent unanimes sur ce point : « une fois de plus, le gouvernement a réformé sans prendre en compte les corps intermédiaires. C’est encore une grosse gifle envoyée aux partenaires sociaux », résume Bernard Vivier, directeur de l’Institut Supérieur du Travail.

A la veille des vacances d’été, et alors que les décrets d’application seront prêts à la rentrée, la mobilisation contre cette réforme de l’assurance chômage aurait donc peu de chance de s’embraser. D’autant que ses effets ne se feront pas immédiatement sentir. « Beaucoup de gens ont du mal à faire le bilan de toutes les réformes économiques de Macron, entre amélioration et régression. Mais plus on s’approche de 2022, et plus cette dimension évaluative sera importante, estime Bruno Cautrès. Si les classes populaires et moyennes jugent qu’ils sont fragilisés par cette réforme, il peut y avoir un réveil, une mobilisation très forte, la crise des "gilets jaunes" l’a montré ».

Selon Stéphane Sirot, cette contestation pourrait alors être explosive pour Emmanuel Macron. « A force d’affaiblir les partenaires sociaux, les mécontentements de la société finissent par exploser en dehors des organisations syndicales ».