La France insoumise: «Manque de démocratie», divisions stratégiques... LFI paye-t-elle son fonctionnement en «mouvement gazeux»?

POLITIQUE La défaite de la France insoumise aux européennes a intensifié les critiques sur le fonctionnement du mouvement

Thibaut Le Gal

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Jean-Luc Mélenchon lors d'un meeting de LFI le 24 mai 2019, à Lille.
Jean-Luc Mélenchon lors d'un meeting de LFI le 24 mai 2019, à Lille. — Sarah ALCALAY/SIPA
  • Jean-Luc Mélenchon a souhaité faire de La France insoumise «un mouvement gazeux».
  • Ce fonctionnement en réseaux se veut être une réponse à la crise des partis politiques traditionnels.
  • Depuis plusieurs mois, des cadres LFI dénoncent le manque de démocratie interne au sein du mouvement.

« Une force, LFI, est là, qu’aucune autoflagellation de convenance de la gauche officielle mondaine ne viendra abattre ». Jean-Luc Mélenchon a répondu aux attaques dimanche, devant ses militants réunis en assemblée représentative à Paris, et ouvert quelques pistes d’évolution pour son mouvement. Car la déroute aux européennes a intensifié les critiques internes sur le fonctionnement de La France insoumise et entraîné le départ de certains cadres. Faut-il y voir la crise du « mouvement gazeux », théorisé par Jean-Luc Mélenchon ?

C’est quoi un mouvement « gazeux » ?

En octobre 2017, dans une interview à l'hebdomadaire Le 1, Jean-Luc Mélenchon définissait son nouveau concept :

« Le parti, c’est l’outil de classe. Le mouvement est la forme organisée du peuple. L’idée, c’est d’articuler le mouvement, sa forme et son expression : le réseau […] Nos observateurs sont enfermés dans une vision binaire opposant verticalité et horizontalité. Or le mouvement n’est ni vertical ni horizontal, il est gazeux. C’est-à-dire que les points se connectent de façon transversale : on peut avoir un bout de sommet, un bout de base, un bout de base qui devient un sommet ».

Les insoumis le répètent : La France insoumise est un mouvement, pas un parti. Officiellement, n’importe quel insoumis peut donc participer à son échelle à des actions militantes dans le cadre d’un programme « l’Avenir en commun ». Le mouvement, qui prône l’auto-organisation, repose sur les groupes d'action disposés sur l’ensemble du territoire et se structure en différents espaces (groupe parlementaire, équipe opérationnelle, espace programme, etc.) Ici, pas de président élu par les adhérents. Pas d’organigramme classique ni de direction politique officielle non plus.

A quoi ça sert ?

« Plus notre mouvement restera élastique, souple, malléable, plus on sera fort. Plus on cherchera à se structurer, plus on sera fragile », résumait Adrien Quatennens, député LFI du Nord, dans un entretien au Parisien en août 2017. « Ce type de mouvement n’est pas propre à LFI mais à une évolution internationale des formations politiques, qui constatent l’échec des partis traditionnels et expérimentent de nouvelles pratiques, même si LFI possède son modèle original », indique Rémi Lefebvre, professeur de Sciences politiques à l’université de Lille et membre de la Gauche républicaine et socialiste, alliée des insoumis.

La fondation de LFI, comme celle de La République en marche, répondrait donc à la mort des anciennes pratiques partisanes : « On est passé d’un militantisme "corps et âme", où l’on donne de sa personne, de son temps, à un militantisme "à la carte" », expliquait à 20 Minutes la spécialiste Anaïs Theviot, maîtresse de conférences à l’université catholique de l’Ouest. « Il y a des forces d’engagement et des rythmes différents. Nous n’avons pas voulu avoir d’adhésion payante pour garder cette dimension poreuse avec la société », confirmait le député européen Manuel Bompard.

Pourquoi ça pose problème ?

Ces derniers mois, plusieurs voix se sont élevées pour dénoncer le manque de « démocratie interne », à l’image des critiques sur le fonctionnement de LREM.

Dans l'entretien au 1, Jean-Luc Mélenchon ne s’en cachait pas : « Le but du mouvement de la France insoumise n’est pas d’être démocratique mais collectif. Il refuse d’être clivant, il veut être inclusif ». Un point de la «charte des groupes d’action» illustre ce fonctionnement : « Les groupes d’action privilégient la recherche du consentement plutôt que le vote pour les prises de décision et refusent les clivages de type majorité/minorité afin de favoriser les prises d’initiatives de chacun ».

« L’obsession de Mélenchon était de ne surtout pas refaire le PS, d’éviter les structures locales traditionnelles. Il ne veut pas de démocratie interne à l’ancienne, car il estime que cela bloque l’organisation, que les divergences de fond sont en réalité des prétextes à des luttes partisanes, poursuit Rémi Lefebvre. Ce fonctionnement est adapté à une campagne présidentielle, mais il est plus compliqué de le faire vivre en dehors. La base râle et quand il y a un échec, c’est l’organisation qui est mise en cause ».

Dans une note interne dévoilée par le Monde début juin, 42 cadres et militants insoumis ont dénoncé le manque de « véritable instance de décision collective ». « Les décisions stratégiques fondamentales sont finalement prises par un petit groupe de personnes, dont on ne connaît même pas précisément la démarcation […] Cette prétention de construction d’un mouvement suffisamment "gazeux" pour être à l’abri des tensions entre "courants" ou "fractions", et à l’abri des enjeux de pouvoir, est un leurre. »

L’ancien orateur national de LFI François Cocq, banni depuis janvier, explique : « Nous n’avions pas besoin de cadre démocratique tant que l’on était d’accord sur le postulat initial. Mais avec l’abandon de la ligne populiste et les changements de programme (sur l’Europe notamment), de nombreux militants ont constaté le manque de discussion et démocratie internes, déplore-t-il. Depuis deux ans, LFI s’est rangé derrière le groupe parlementaire et a échoué à être le chaînon démocratique manquant entre les gens et la représentation nationale ».

Est-ce que le mouvement va évoluer ?

Sans remettre en cause le fonctionnement « gazeux » du mouvement, les insoumis souhaitent répondre aux critiques. « On ne veut pas d’un fonctionnement de parti desséchant mais de nouveaux outils vont être expérimentés pour permettre plus de débats avec les militants, les groupes locaux, pour faire respirer davantage l’organisation, qu’il y ait un vrai lieu de confrontation des idées. Cela n’existait pas assez nettement jusque-là », reconnaît le député Alexis Corbière.

Plusieurs nouvelles instances vont être lancées : une agora politique pour faire dialoguer les militants, la direction et des experts sur la ligne et la stratégie, et une assemblée tous les trois mois des groupes d’action locaux. La supervision de ces nouvelles instances a été confiée au nouveau « coordinateur » de LFI, Adrien Quatennens. Une nomination déjà dénoncée comme opaque par Clémentine Autain, dans une nouvelle critique du fonctionnement interne de LFI.