Alain Juppé: «J'ai eu le malheur de parler de bonheur dans une récente campagne»

POLITIQUE A l'occasion d'une série de débats sur le thème de la liberté, Alain Juppé a signé une réapparition publique ce dimanche à Bordeaux

Mickaël Bosredon

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Alain Juppé, à la Station Ausone de la librairie Mollat, le 23 juin 2019.
Alain Juppé, à la Station Ausone de la librairie Mollat, le 23 juin 2019. — M.Bosredon/20Minutes
  • L’ancien maire de Bordeaux est revenu dans sa ville ce dimanche pour animer une conférence sur le thème de la liberté.
  • Complexité des sociétés, crise de la démocratie représentative… Il a pointé « un environnement qui devient petit à petit étouffant » en raison de la multiplication des interdictions.
  • Il estime toutefois que le rôle du politique a encore du sens et doit fournir une alternative.

Son devoir de réserve en tant que membre du conseil constitutionnel, ne l’interdit pas de participer à des débats. C’est ainsi qu' Alain Juppé a fait une réapparition publique ce dimanche à Bordeaux, à la Station Ausone de la librairie Mollat, pour conclure une série d’entretiens qui se tenaient toute la semaine sur le thème de la liberté, à l'occasion de l'ouverture de la saison culturelle bordelaise, sur le même thème.

Liberté, « un thème casse-gueule » a démarré l’ancien maire de Bordeaux. Après avoir rappelé les dates clés qui ont permis l’acquisition de nombreux droits, il a estimé que plusieurs de ces acquis sont aujourd’hui « gravement menacés. »

« Monsieur Hollande a fait très fort »

« Il y a plusieurs types de menaces, analyse Alain Juppé. La première, perverse, c’est la complexité croissante des sociétés dans lesquelles nous vivons, et qui se traduit par une prolifération énorme des réglementations, des lois, des directives, et des interdictions. Toutes motivées par des raisons vertueuses : prenez le 80 km/h, qui a été un des facteurs déclenchant du mouvement des « gilets jaunes ». Il a fallu attendre tout de même plusieurs mois de grand débat national pour se rendre compte qu’en redonnant un peu de liberté sur le terrain, peut-être que cela marcherait mieux. Peut-être qu’il y a des endroits où 80 c’est bien et d’autres où 90 ce n’est pas si mal… »

Débat sur l’obligation du port du casque pour les utilisateurs de trottinettes, restrictions concernant la publicité sur le vin… Pour Alain Juppé, « tout cela crée un environnement qui devient petit à petit un peu étouffant. » Et s’il rappelle que « tous les gouvernements successifs depuis plusieurs années ont eu un objectif de simplification » il constate qu’il n’a pas été atteint. « Monsieur Hollande a fait très fort en avançant un "choc de simplification." Je peux vous dire qu’on l’attend toujours, ou alors il n’est jamais sorti du VIIIè arrondissement de Paris. »

« On a multiplié les conseils de quartier, les commissions permanentes, les ateliers de concertation… »

« La deuxième menace, plus sérieuse, c’est la crise de la démocratie représentative, qui va être un vrai problème, s’inquiète l’ancien Premier ministre. Elle s’est manifestée à l’occasion des « gilets jaunes » mais elle n’est pas nouvelle. J’ai été maire pendant un quart de siècle, et j’ai vu comment changeaient les modes de gouvernement au fil des années. Quand j’ai commencé en 1995, souvent il m’arrivait de dire : "tiens on va faire ça, et hop on y va." Après, on a multiplié les conseils de quartier, les commissions permanentes, les ateliers de concertation, de co-construction…. Avant de partir, j’avais lancé à Bordeaux un exercice de budget participatif. J’ai appris que lors de la votation de ces projets, il y a eu 12 % de participation. Vous allez me dire que c’est misérable, mais le taux moyen de participation dans les villes qui ont mis en place ces budgets participatifs, est de 4 %. Cela relativise au passage ce besoin de participation… »

Si ce besoin de démocratie directe est « assez bien pris en compte au niveau local » la question est : « comment va-t-on transférer ces mécanismes au niveau national ? C’est un vrai défi. On y travaille, via la possible réforme constitutionnelle qui envisage de créer dans la constitution française un nouveau titre qui s’appellerait « De la participation citoyenne », et de transformer le Conseil économique et social en conseil de la participation citoyenne, et en réactivant la procédure sur le référendum d’initiative partagée… Est-ce que cela va fonctionner ? C’est un débat que nous aurons dans les mois qui viennent. »

« Faut-il tomber dans cet état d’esprit général de pessimisme ? »

Cette contestation de la démocratie prend pour l’ancien ministre des Affaires étrangères « une forme encore plus grave, c’est le retour en grâce des régimes autoritaires. » « Ils ont la cote, dit-il. Ils ont la cote en Europe, en Afrique, en Chine. Mais il y a cette idée qu’un bon régime autoritaire, finalement, permet d’être plus efficace qu’un régime démocratique. Et on voit bien le danger : après l’autorité c’est l’autoritarisme, et après c’est le despotisme. C’est une menace à laquelle la France n’est pas exposée, mais il faut l’avoir en tête quand même. »

Après tout cela, « faut-il tomber dans cet état d’esprit général de pessimisme ? » s’interroge l’ancien maire de Bordeaux. « Moi, j’ai eu le malheur de parler de bonheur dans une récente campagne ; on me l’a beaucoup reproché » rigole-t-il aujourd’hui. « Mais je ne veux pas céder à cette idée que tout va s’effondrer. Je suis encore pénétré de sens politique, et je pense que le rôle des politiques c’est encore de fournir une alternative à cela. »