Vote à la carte, défiance politique... Comment le renouvellement générationnel modifie la politique

POLITIQUE Les nouvelles générations d'électeurs n'ont pas les mêmes pratiques que leurs prédecesseurs

T.L.G.

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Marches pour le climat, illustration.
Marches pour le climat, illustration. — KONRAD K./SIPA
  • Chaque génération a un rapport différent dans sa manière d'appréhender la politique.
  • Si les anciennes générations connaissaient une relative stabilité de vote, les plus récentes effectuent davantage un «vote à la carte».
  • Autre donnée sur ces nouvelles générations : la fin d’une sacralisation du vote.

Tout individu est marqué par son époque. Dans ses pratiques culturelles, sociales, technologiques, mais aussi dans sa manière d’appréhender la politique. Un néo-électeur des années 2000 serait ainsi différent d’une personne entrant dans la vie civique dans les années 1960, d’après le sociologue Vincent Tiberj, auteur de l’ouvrage Les citoyens qui viennent (puf, 2017).

« Les cohortes [ou générations] sont les grandes oubliées des analyses politiques. Les variables d’âge ou de classes sociales jouent un rôle sur le vote, bien entendu, mais l’époque dans laquelle on se sociabilise pèse également dans notre rapport à la politique et nous marque tout au long de notre vie », précise le professeur et délégué de recherche à Sciences Po Bordeaux. Quelles différences ces nouvelles générations ont-elles dans leur rapport à la politique ?

Des générations moins « déférentes »

« Les cohortes nées après la seconde guerre mondiale sont marquées par une culture de déférence, par rapport aux élites. Depuis les années 1980-90, on est entré dans un nouveau rapport entre les deux, moins vertical, avec une montée en puissance de la défiance envers les partis », résume Vincent Tiberj. Cette crise de la confiance politique est régulièrement mise en lumière par des enquêtes.

Une étude du Cevipof publiée en janvier montrait par exemple que seuls 9% des Français avaient confiance dans les partis politiques. Seuls 27% des sondés estimaient d’ailleurs que la démocratie fonctionne bien en France (contre 50 % dix ans plus tôt).

Un vote à la carte

L’une des conséquences de cette défiance est le rapport même des électeurs avec les partis. « Les anciennes générations étaient dans une relative stabilité de vote : elles pouvaient voter pour le Parti communiste ou le PS toute leur vie par exemple, peu importe la ligne du parti ou le type de scrutin », illustre Vincent Tiberj. « Mais ce qu’on remarque, c’est que plus l’électeur appartient à une génération récente, plus il a de chance de voter pour des partis différents au cours de sa vie. La figure du militant irrémédiable est en train de disparaître ». Une tendance illustre ce phénomène : la fuite des adhérents des principales formations politiques. Les Républicains ont ainsi perdu plus de 100.000 militants entre décembre 2017 et septembre dernier et le PS a lui connu 70.000 départs de 2012 à 2018.

« Cette instabilité du vote est particulièrement visible à gauche, où le vote est de moins en moins prévisible, entre Hamon, Mélenchon, les écolos… Les électeurs gardent des valeurs de gauche mais leur vote évolue en fonction du contexte de l’élection », poursuit le chercheur. 17 % des électeurs de Jean-Luc Mélenchon en 2017 et 26 % des électeurs de Benoît Hamon ont ainsi choisi la liste EELV aux européennes, d'après une enquête de l'Ifop. La droite n’est pas non plus épargnée par cet électorat volant puisque 27 % des électeurs de François Fillon ont voté pour la liste de LREM.

« Il y a une individuation du rapport à la politique, et dans ce processus, on remarque moins de loyauté partisane, notamment chez les plus jeunes générations », abonde Anne Muxel, sociologue au Cevipof et spécialiste de la jeunesse. « Cette défiance est liée à la crise de la représentation et l’érosion dans la confiance pour le système démocratique, qu’on retrouve partout en Europe ».

Des électeurs intermittents

Autre donnée sur ces nouvelles générations : la fin d’une sacralisation du vote. « Plus les générations sont récentes, plus leur vote est intermittent. Ils se déplaceront pour la présidentielle, disparaîtront ensuite pour réapparaître ponctuellement, sur un référendum ou lors des européennes par exemple si la thématique les intéresse », avance Vincent Tiberj. « Le vote est un des moyens de participation politique parmi d’autres, et pas forcément le meilleur. Cette culture distante ne veut pas dire que les gens ne s’intéressent pas aux affaires de la cité. D’autres actions se développent : des manifestations, des pétitions… »

Ces derniers mois, plusieurs marches pour l'environnement ont par exemple mobilisé une partie de la jeunesse. « Les jeunes se politisent autrement, se mobilisent sur de nouveaux enjeux comme l’écologie. Ils attendent des politiques qu’ils s’engagent sur des questions qui leur semblent fondamentales pour leur avenir », indique Anne Muxel. «Quand une génération arrive en politique, certaines thématiques peuvent devenir partie intégrante de leur identité politique. On peut imaginer que les dernières générations se mobilisent particulièrement sur les questions de réchauffement climatiques, même s’il ne s’agit qu’une partie de la jeunesse », nuance Vincent Tiberj.

La poussée des écologistes aux dernières européennes s’explique d’ailleurs en partie par une plus forte mobilisation des jeunes. Mais l’abstention reste très présente chez les nouvelles générations. Le 26 mai dernier, 27 % des jeunes de 18-24 ans sont allés voter contre 67 % des plus de 65 ans.