EXCLUSIF. «L’Etat va consacrer 45 millions d’euros aux tiers-lieux», annoncent les ministres Denormandie et Gourault

INTERVIEW En exclusivité pour « 20 Minutes »​, le ministre de la Ville et du Logement Julien Denormandie et la ministre de la Cohésion des territoires Jacqueline Gourault, dévoilent leur plan d’accompagnement de 300 tiers-lieux

Propos recueillis par Nicolas Raffin et Laure Cometti

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Julien Denormandie et Jacqueline Gourault à Paris, le 12 juin 2019 lors de leur entretien avec «20 Minutes».
Julien Denormandie et Jacqueline Gourault à Paris, le 12 juin 2019 lors de leur entretien avec «20 Minutes». — Jacques Witt / SIPA pour 20 Minutes

Quel est le point commun entre un espace de coworking, un café où l’on peut réparer son vélo et s’échanger des outils, et un laboratoire partagé ? Ce sont des tiers-lieux, des espaces où peuvent se rencontrer des personnes aux profils et aux compétences variés. L’Etat en recense environ 1.800 en France. Le gouvernement veut voir ce nombre grandir, grâce à un plan présenté ce lundi. En exclusivité pour 20 Minutes, le ministre de la Ville et du Logement Julien Denormandie et la ministre de la Cohésion des territoires Jacqueline Gourault, détaillent ce programme qui accompagnera financièrement 300 tiers-lieux sur trois ans. Selon les ministres, ces espaces sont « une chance pour les territoires », notamment ruraux.

Vous dévoilez aujourd’hui le plan « nouveaux lieux, nouveaux liens » pour développer les tiers-lieux en France. Concrètement, c’est quoi pour vous un tiers-lieu ?

Julien Denormandie : C’est avant tout un lieu de partage, où peuvent se retrouver des salariés en télétravail, ou encore des entrepreneurs qui veulent bénéficier de l’expertise d’autres personnes ou de nouveaux outils et de matériel. Cela peut aussi être un lieu pour ceux qui sont férus de culture mais ont des difficultés à y avoir accès.

Le tiers-lieu répond aussi aux aspirations de notre société. Quand vous interrogez des jeunes, beaucoup vous disent qu’ils veulent être indépendants mais en travaillant en groupe. Comment concilier ces deux ambitions ? Les tiers-lieux sont un des éléments de réponse et c’est pour cela que nous voulons les développer fortement.

Les tiers-lieux sont-ils, pour vous, forcément liés au travail ?

Julien Denormandie : Ils se développent aujourd’hui beaucoup pour le travail, avec des espaces de coworking. Notre gouvernement, [la ministre du Travail] Muriel Penicaud, a beaucoup fait pour que l’accès au télétravail soit largement simplifié et renforcé pour les salariés qui le souhaitent vis-à-vis de leur employeur.

Jacqueline Gourault : Ce sont des projets spontanés qui partent du terrain : il y a donc des initiatives très différentes qui naissent sur tout le territoire. Par exemple, en Gironde, le maire d’un village a créé un espace de coworking pour éviter aux habitants de subir les embouteillages vers Bordeaux en allant au travail. Ce qui fait l’originalité et la richesse des tiers-lieux, c’est leur caractère hybride. Ils répondent aux besoins des territoires. On ne va donc pas inventer un modèle unique et l’appliquer, mais au contraire accompagner une dynamique multiforme.

Comment votre plan va-t-il permettre aux tiers-lieux de se développer ?

Julien Denormandie : Aujourd’hui, nous lançons la première vraie politique publique pour ces lieux de partage. Concrètement, on va lancer un appel à manifestation d’intérêt (AMI) pour créer 300 nouvelles «fabriques de territoires», dont 100 seront labellisées dès l’année prochaine. Il peut s’agir de tiers-lieux déjà existants, comme de nouveaux projets.

L’Etat les accompagnera avec une subvention comprise entre 75.000 et 150.000 euros sur trois ans. Par ailleurs, sur ces 300 «fabriques de territoires», nous souhaitons que 150 soient dans les quartiers prioritaires de la ville (QPV). C’est une priorité pour moi.

Quel est le budget alloué à cette politique ?

Julien Denormandie : L’Etat va y consacrer 45 millions d’euros. C’est très ambitieux dans le contexte budgétaire actuel. Nous avons aussi le soutien d’Action Logement, qui va débloquer 50 millions d’euros pour soutenir l’investissement des tiers-lieux dans le foncier et les infrastructures. Le fonds Amundi va également mettre 50 millions d’euros sur la table.

Le fait que des acteurs privés viennent nous accompagner montre que cette priorité est partagée. Tout le monde a conscience que nos concitoyens souhaitent vraiment avoir accès à de tels lieux.

Avec ce plan, nous espérons lever deux obstacles à la création des tiers-lieux : le coût d’investissement (achat/location de bureaux ou d’ateliers), et l’amorçage (se faire connaître, recruter du personnel). D’où un soutien sur les trois premières années. C’était la recommandation du rapport de Patrick Levy-Waitz qui a travaillé pendant un an à mes côtés sur ce sujet.

Qui pourra bénéficier de ces aides ?

Julien Denormandie : Il peut s’agir de structures existantes ou de projets portés par des maires, des élus locaux, des citoyens, des associations, des acteurs privés.

Ces tiers-lieux labellisés par l’État seront-ils accessibles gratuitement ?

Julien Denormandie : Cela dépendra des lieux. Certains proposeront un accompagnement totalement gratuit, dans d’autres, il faudra payer la location d’un bureau. Dans d’autres encore, il y aura la possibilité d’avoir des prestations payantes avec un accompagnement spécifique : comptabilité, marketing, utilisation d’une machine… Au final, il faut juste s’assurer d’une chose : les tiers-lieux que nous soutiendrons devront être des projets pérennes.

Les 300 tiers-lieux soutenus par l’État seront-ils choisis en fonction d’un critère géographique, afin d’équilibrer le maillage territorial ?

Julien Denormandie : On va d’abord regarder les projets qui remontent des territoires. L’objectif est d’accompagner les projets les plus pertinents. Mais nous souhaitons qu’ils se développent aussi bien en milieu rural que dans les quartiers.

Jacqueline Gourault : Les tiers-lieux sont une chance pour le monde rural. Ils animent les territoires, font renaître des villages. Ils correspondent à une évolution des mentalités, des aspirations à une qualité de vie meilleure : on veut travailler plus près de chez soi, éviter de se déplacer chaque jour, favoriser les ressources de son territoire. Le déploiement sans précédent de la couverture numérique que nous menons en parallèle est donc une clef de voûte dans l’accompagnement des tiers-lieux.

Ce plan est-il un moyen de remédier, au moins en partie, à la fracture territoriale mise en lumière par les « gilets jaunes » ?

Jacqueline Gourault : Bien évidemment. Les premiers « gilets jaunes » que j’ai rencontrés sur les ronds-points, en particulier beaucoup de femmes, éprouvaient une grande solitude. Cela m’a vraiment frappée. Ce n’est bien sûr pas la seule, mais tout ce qui est lieu de partage, lieu de rencontre, est une réponse ! Je pense que cela contribue, avec les maisons France-Service, à amoindrir la fracture territoriale.

Justement, ces nouvelles maisons France-Service (dont le nombre doit passer de 1.300 à 1.800 d’ici à 2022) vont regrouper plusieurs organismes (CAF, CNAV, CNAM, La Poste, Pôle emploi, MSA) au même endroit. Cela conduira-t-il, en parallèle, à des fermetures de services publics ?

Jacqueline Gourault : Le but n’est pas de fermer des services publics, mais d’en (ré) implanter partout dans les territoires, au plus près de nos concitoyens ! Par ailleurs, le lieu unique permet à chaque citoyen de répondre en même temps à différentes problématiques : emploi, retraite, santé, impôts, aide au logement, affaires administratives…

Au-delà du panier minimum proposé par ces maisons, il pourra y avoir – en fonction des besoins propres à chaque territoire – des services en plus. Par exemple, on peut imaginer qu’un distributeur de billets puisse être présent au sein d’une maison France-service. Dans certaines zones, vous devez aujourd’hui faire des kilomètres pour pouvoir effectuer un retrait. C’est une réorganisation des opérateurs de l’État, on ne va pas le nier : vers plus de disponibilité et de proximité pour nos concitoyens !

Avec ce plan, est-ce que vous souhaitez favoriser l’auto-entrepreuneuriat et le travail indépendant, au détriment du CDI ?

Julien Denormandie : Non. Cela ne remet absolument pas en question le modèle salarial qui repose sur le CDI. Si le télétravail vous permet d’éviter de grands déplacements et d'améliorer votre cadre de vie, alors il faut absolument créer des lieux pour développer cette pratique. C’est ce que demande une partie des Français et c’est ce que nous faisons.

Il faut aussi accompagner celles et ceux qui se lancent dans des aventures entrepreneuriales. Quand vous créez une entreprise, c’est beaucoup plus facile de le faire dans une structure qui vous accompagne et qui vous permet d’échanger avec d’autres entrepreneurs qui ont les mêmes défis que vous.

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