Elections européennes: «Les politiques voient encore les jeunes comme la dernière option d'une campagne, un va-tout à jouer»

INTERVIEW « 20 Minutes » a interrogé Alexandre Eyries, spécialiste de communication politique, sur la difficulté pour les politiques de communiquer avec la jeunesse

Propos recueillis par Jean-Loup Delmas

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Discours d'Emmanuel Macron
Discours d'Emmanuel Macron — CELINE BREGAND/SIPA
  • Ce vendredi soir, Emmanuel Macron va être interviewé par un Youtubeur.
  • Une manière avouée d’atteindre plus facilement la jeunesse, en pleine campagne pour les Européennes.
  • Cette méthode témoigne surtout de la difficulté pour les discours politiques d’atteindre un électorat jeune.

Ce vendredi soir, Emmanuel Macron va être interviewé sur Youtube par le vidéaste Hugo Travers, aussi connu sur la Toile comme Hugo Decrypte. Une solution pour parler aux jeunes dans la dernière ligne droite de la campagne des Européennes. «  L’abstention des jeunes menace cette élection. Le président veut entendre les jeunes, et aussi leur dire d’aller voter, parce qu’ils ne doivent pas laisser les autres décider à leur place. »

Le dialogue entre politiques et jeunesse serait-il de plus en plus compliqué ? 20 Minutes a interrogé Alexandre Eyries, enseignant-chercheur en Sciences de l’Information et de la Communication, spécialisé en communication politique, à l’université de bourgogne-Franche comté, et auteur du livre Communication poli-tweet.

Ce soir, Emmanuel Macron va s’exprimer avec un Youtubeur, dans le but avoué de « toucher les jeunes ». N’est-ce pas un raisonnement un peu simpliste de réduire le manque d’intérêt des jeunes pour la politique politicienne à une question de canal de diffusion ?

Il est évidemment important aussi de satisfaire niveau fond, mais il ne faut pas pour autant reléguer la forme et les formats au second plan ou les négliger. Déplacer la politique sur le terrain virtuel et numérique, notamment les réseaux sociaux, devient essentiel pour viser les jeunes et leur parler. Sur Youtube, la surface d’exposition d’un message politique pour la jeunesse est multipliée par quatre voire six, même s’il est toujours difficile de quantifier l’impact des réseaux sociaux, entre les trolls et les discours enflammés sur la Toile qui n’atteignent pas l’isoloir. C’est d’ailleurs là tout le défi des politiques : il y a une fibre politique certaine chez la jeunesse, mais le passage à l’acte du vote est compliqué, à cause d’un désabus politique. Formater leurs discours politiques et leurs canaux de diffusion pour la jeunesse ne garantit pas que leurs paroles portent plus que d’habitude, mais au moins ils auront essayé.

Justement, comment expliquer ce manque de vote chez les jeunes ? Et pourquoi les politiques n’arrivent pas à bien communiquer avec eux ?

Il y a d’abord un désaveux important envers les politiciens, hérité des discours de leurs parents, et une perte de confiance envers les politiques et les médias, qui rend les discours diffusés par les canaux traditionnels difficilement accessibles ou écoutés. Cette impression que les politiciens sont tous des technocrates hors sol et en dehors des réalités, a fortiori les technocrates européens. Ils reçoivent du coup les messages politiques de façon suspicieuse et récalcitrante.

Sans parler d’un manque d’ambition chez les politiques actuels. Pour prendre les élections européennes en cours, quelle mesure forte est proposé pour l’Europe ? Aucune, à part peut-être le projet d’Emmanuel Macron d’une armée commune. Sinon, le reste des programmes tend plus à rétrécir les projets et les visions qu’à les étendre. Or, la jeunesse a besoin de projets forts, grandiloquents, ambitieux, ce qui manque cruellement dans les programmes actuels. Cela manque fortement de projets exaltants et exaltés.

Au-delà du fond, pourquoi les politiques n’utilisent pas plus les canaux de diffusion comme Youtube par exemple dans ce cas ?

C’est tout le dilemme des politiques actuelles, il y a une répartition des électeurs très diverse entre les jeunes et les personnes plus âgées et il faut pouvoir adapter les discours à chaque génération, avec à chaque fois un canal de diffusion différent, ce qui explique l’usage encore massif de la télévision, de la radio, des médias traditionnels et même de la poste. Evidemment que cela fonctionne mieux pour parler à des électeurs de 70 ans que Youtube ou du militantisme sur Twitter. Du coup, l’offre politique doit se disperser et se différencier selon la génération visée.

Après, les politiques se disent aussi qu’ils ne peuvent pas compter sur des électeurs aussi volages et incertains que les jeunes, et ils vont plus avoir tendance à se tourner vers les populations plus âgées et plus certaines d’aller voter mais également plus fidèles à un camp politique. Il y a du coup un effet boule de neige : moins les jeunes vont voter, moins les politiques vont les inclure dans leurs campagnes, moins les jeunes vont voter, etc...

Justement, le fait que cette interview Youtube arrive si tard dans la campagne ne montre-t-elle pas aussi le désintérêt des politiques pour parler à la jeunesse ? 

On peut en effet voir cela comme une preuve que les jeunes ne sont vus que comme la dernière option d’une campagne, un va-tout à jouer, et que les politiques vont d’abord s’appuyer sur une base militante solide et plus âgée. Egalement, au vu de l’image de l’électorat jeune qui est vu comme très volatile et issu d’une génération « zapping », on peut voir cette vidéo deux jours avant les élections comme une sorte de rappel de dernière minute pour ces électeurs spécifiques et une volonté de leur faire prendre un dernier virage décisif comme électeur.