Exclusif. Elections européennes: «LFI incarne l'alternative populaire sur l'écologie», affirme Manon Aubry

INTERVIEW « 20 Minutes » publie une série d’interviews de têtes de liste aux élections européennes, avec aujourd'hui, Manon Aubry, pour La France insoumise

Aude Lorriaux

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Manon Aubry le 22 mai 2019 lors d'un débat organisé par France 2 et France Inter.
Manon Aubry le 22 mai 2019 lors d'un débat organisé par France 2 et France Inter. — Jacques Witt/SIPA
  • Les élections européennes ont lieu le 26 mai en France.
  • Dans ce cadre, 20 Minutes publie une série d’interviews de têtes de liste.
  • Pour Manon Aubry, « la lutte contre les inégalités et la lutte contre le changement climatiques sont les deux faces d'une même pièce »

Manon Aubry a répondu aux questions de 20 Minutes jeudi après-midi, à quelques heures de la fin de la campagne pour les élections européennes. La tête de liste de La France insoumise, ex porte-parole de l'ONG Oxfam France, raconte cette dernière ligne droite et le duel avec EELV pour la place de premier parti de la gauche. 

La fin de campagne approche, pour vous c'était une première. Fatiguant? enrichissant? Quelles sont les leçons que vous en tirez d'ores et déjà?

C'est difficile de faire un bilan alors qu'on a encore le nez dedans. Du côté du verre à moitié vide: la manière dont les médias ont couvert la campagne a laissé peu de place aux discussions de fond, et n'a pas permis aux candidats qui le souhaitaient de se placer sur le terrain des idées. Nous avions pourtant publié notre programme dès le mois de décembre, précisément dans ce but. LREM a sorti son programme 15 jours avant le début de la campagne, cela n'a pas aidé. Je pensais que j'allais ne répondre que sur terrain des idées et en réalité j'ai passé beaucoup de temps à répondre à des petites phrases. C'est une frustration pour moi qui vient du secteur associatif et qui pensait que la politique, c'était le débat d'idées. Du côté du verre à moitié plein: j'ai découvert ce qu'est le militantisme politique, la force, la vigueur, l'enthousiasme de militants qui se battent sur le terrain et s'investissent sans compter.

Certains sondages vous placent en 5e position, juste derrière EELV, malgré l'accent mis sur l'écologie à LFI et dans votre programme. Est-ce un échec de votre stratégie ?

Ce n'est pas un échec, d'une part parce qu'il y a plus de sondages qui nous donnent devant EELV. Ensuite LFI n'a pas verdi son programme, l'écologie est au coeur du mouvement depuis longtemps. Nous voulons par exemple instaurer la règle verte: ne pas prendre plus à la terre que ce qu'elle peut produire. LFI est la seule force politique qui incarne l'alternative populaire sur l'écologie. Notre choix est clair: la lutte contre les inégalités et la lutte contre le changement climatiques sont les deux faces d'une même pièce. Nous avons des désaccords avec EELV sur ce point. Par exemple, ils ont défendu la taxe carbone, alors que nous nous y sommes opposés parce que cela taxe au porte-monnaie les populations les plus pauvres. On verra ce que cela donne dans les urnes dimanche...

D'après le sondage Ipsos Sopra-Steria réalisé pendant le débat de France 2 et France inter, mercredi, vous avez été jugée la plus convaincante juste après Marine Le Pen. Vous misez tout sur les derniers débats ?

Les débats ont une certaine forme d'importance, pour être honnête avec vous. Hier, je me disais «j'ai déjà vu ces gens-là sur les plateaux ces 15 dernières années», et je me suis dit que plus que jamais notre politique a besoin d'un nouvel air. Le débat donnait à voir cela. Le fait que LR n'a même pas eu le courage d'envoyer ses têtes de liste le prouve. Et en même temps, les débats ne sont pas suffisants pour faire campagne. Nous allons dans les plus petits villages de France, c'est une vraie volonté de notre part. C'est la force de LFI d'allier toutes les formes de campagnes différentes. Nous avons organisé des ateliers des ateliers des directives européennes. Quand les gens nous disent qu'il ya des problèmes d'isolation dans leur logement, on peut le traduire en directive européenne. Ce sont différentes démarches qui se complètent.

Vous proposez la sortie des traités avec une stratégie de plan A / plan B. (Le «plan A» consiste à renégocier les traités européens avec les États membres. En cas d’échec, le «plan B» acte «la désobéissance») Pourquoi ne pas proposer plus concrètement un Frexit? Est-ce que cela ne rajoute pas du flou pour les électeurs et électrices?

Au contraire, je pense que c'est aujourd'hui la seule stratégie qui est à même de rebattre les cartes de la coopération européenne sur de nouvelles bases de justice fiscale, sociale et écologique. Si on défendait un Frexit, on aurait écrit Frexit. Le fait est que les traités européens actuels empêchent de faire la transition écologique et mettent en concurrence nos services publics. Je prends l'exemple du fret: le trafic a baissé de 40% ces dix dernières années à cause de la libéralisation. Nous disons que ces traités-là ne sont pas une fin en soi, qu'ils ne sont pas inscrits dans le marbre. Nous disons qu'il ne faut pas jeter le bébé avec l'eau du bain mais se donner les moyens avec une autre ambition. On ne promet pas l'Europe sociale sans se donner les moyens d'y arriver. C'est du réalisme et du pragmatisme. Cela prouve notre crédibilité et le sérieux de notre ambition écologique et sociale.

Vous souhaitez instaurer un smic européen à 75% du salaire médian, avec un mécanisme de convergence rapide entre les pays vers un smic européen unique. Comment vous conciliez cette proposition, et plus généralement les propositions qui visent à plus d'intégration européenne, avec la notion de souveraineté populaire, qui vous est chère?

Aujourd'hui les écarts de salaire minimum au sein de l'UE sont de 1 à 9, cela crée du dumping social, et ce d'autant plus qu'avec le statut de travailleur détaché les entreprises peuvent choisir le pays qui offre le moins de cotisations sociales possibles, et cela nivelle par le bas la protection des travailleurs. C'est la raison pour laquelle il faut un smic européen.

Tout l'enjeu est de refonder la construction européenne pour laisser plus de place à la souveraineté populaire. Nous ne sommes pas opposés à l'intégration européenne, ni à une plus grande coopération européenne, si et seulement si elles se basent sur une plus grande participation populaire. Cela veut dire une meilleure représentation populaire avec entre autres un droit d'initiative pour les représentants du peuple: l'Union européenne est une des plus grandes démocraties au monde et les députés européens n'ont pas le droit de proposer des directives européennes. Cela veut dire aussi un référendum d'initiative citoyenne, qui permette aux citoyens de faire des propositions de lois de manière directe.

Et cela veut dire aussi un concept, qu'on pourrait inscrire dans le droit européen, de «non régression» : cela consiste à dire qu'on est pour ce partage de souveraineté à condition qu'il n'aboutisse pas à une diminution de nos droits sociaux. Quand une règle vous est imposée, qu'elle va à l'encontre de normes plus favorisées dans votre pays, alors vous devriez avoir le droit d'y désobéir. Par exemple, quand l'UE codifie la semaine de travail à 48h, on peut y déroger, car on prend la mesure la plus favorable. C'est une mesure qui permet de garantir et de défendre les droits sociaux en France et dans chaque pays, où l'on prendrait le meilleur de chaque pays. Et ça n'empêche pas par ailleurs certains Etats d'aller plus loin ensemble.

En revanche, vous êtes contre un mécanisme européen de traitement des demandes d’asile. Pourquoi vouloir une plus grande intégration dans un cas et pas dans l'autre?

Nous sommes pour une meilleure coordination au niveau européen, nous disons clairement qu'il ne faut pas laisser l'Italie ou la Grèce laisser gérer seules la question migratoire. Mais quand vous avez quelqu'un qui fuit la Syrie et qui débarque sur le sol européen, on ne peut pas simplement lui dire «Il y a un mécanisme de gestion commun».  Etudier les demandes au niveau national peut faciliter le traitement de ces demandes. C'est une position pragmatique et réaliste. Et nous ne sommes pas pour un statut commun du droit d'asile, car il existe un danger: celui de prendre le plus petit dénominateur commun. Par exemple, nous défendons le statut de réfugié climatique, mais nous savons qu'on n'arrivera pas à l'obtenir au niveau européen. On pourrait plutôt avoir un mécanisme de répartition des réfugiés en Europe. C'est pour cela que nous remettons en cause le mécanisme de Dublin, qui fait que lorsque vous débarquez dans un pays de l'UE, vous devez faire votre demande dans ce pays. C'est la priorité.