Elections européennes: «Les électeurs tendent à croire les populistes quand ils parlent de théorie du complot»

INTERVIEW Jean-Yves Camus, politologue et directeur de l’Observatoire des radicalités politiques, analyse pour « 20 Minutes » la série de polémiques qui touche l’extrême droite européenne

Propos recueillis par Lucie Bras

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Geert Wilders, Matteo Salvini, Marine Le Pen, Veselin Mareshki, Jaak Madison et Tomio Okamura lors d'un rassemblement des leaders nationalistes européens le 18 mai à Milan.
Geert Wilders, Matteo Salvini, Marine Le Pen, Veselin Mareshki, Jaak Madison et Tomio Okamura lors d'un rassemblement des leaders nationalistes européens le 18 mai à Milan. — Alain ROBERT/SIPA
  • En Autriche, l’extrême droite est touchée par un scandale après la diffusion d’une vidéo dans laquelle le dirigeant nationaliste Heinz-Christian Strache se montre disposé à se compromettre avec la Russie.
  • A moins d’une semaine des européennes, ce scandale ne devrait pas avoir d’impact sur les résultats, selon le politologue Jean-Yves Camus.
  • « L’extrême droite prend des coups mais ça n’a jamais mis fin à ce phénomène inscrit dans notre vie politique », analyse le chercheur.

Le vent mauvais est venu d’Autriche. Cette semaine, la coalition droite-extrême droite au gouvernement a volé en éclats après la diffusion d’une sulfureuse vidéo dans laquelle  le leader nationaliste Heinz-Christian Strache se compromet avec la Russie. D’autres polémiques enflent en Europe. A quatre jours des élections européennes, Nigel Farage, leader historique d’UKIP au Royaume-Uni est sous le coup d’une enquête sur le financement de sa campagne. En France, Marine Le Pen est soupçonnée par ses adversaires d’être le « cheval de Troie » des plans de Trump et Poutine pour affaiblir l’Europe.

Ces polémiques à répétition visant des partis populistes peuvent-ils avoir un impact sur le résultat du vote ? Pour Jean-Yves Camus, politologue et directeur de l’Observatoire des radicalités politiques, ces extrêmes, habitués à de telles affaires, peuvent compter sur leurs électeurs.

Le FPO en Autriche, Marine Le Pen et Steve Bannon, Nigel Farage… Ces scandales peuvent-ils nuire aux résultats des extrêmes aux européennes ?

Pour l’instant, nous avons une certitude : des scandales ont déjà éclaté dans le passé, notamment avec le FPO. Quand Jörg Haider [ancien leader du parti autrichien] est mort, son homosexualité a été révélée. On a découvert qu’il a eu une double vie, pas vraiment conforme à ses discours moralisateurs. Au fond, ça n’a pas nui au FPO. En Italie, le précédent dirigeant de la Ligue du Nord, Umberto Bossi, a été convaincu de manœuvres financières douteuses, remplacé par Matteo Salvini, ça a été la fin de la carrière d’Umberto, mais pas de la Ligue.

Quant à Nigel Farage, l’enquête sur les financements de sa campagne ne le fait pas pour autant baisser dans les sondages. L’électorat est convaincu que le monde politique dans son ensemble est gangrené par les pratiques douteuses mais il pardonne plus volontiers aux partis antisystème. Quand l’affaire a éclaté en Autriche, la ligne de défense était double : la démission de Hein-Christian Strache et une contre-attaque immédiate sur le mode « on veut nous abattre ». Et ça marche plutôt pas mal : les électeurs tendent à croire les populistes quand ils parlent de théorie du complot.

Cette série de scandales peut-elle nuire à la grande coalition populiste européenne envisagée par Marine Le Pen et Matteo Salvini ?

Ce n’est pas une très bonne affaire, c’est clair. Quand Marine Le Pen a appris cette histoire, elle a tout de suite réagi en disant « une enquête est en cours ». Une manière de prendre acte que M. Strache a fait l’idiot. Est-ce que ça empêchera le FPO de siéger dans le groupe ? Non. Ça va bouger les choses à l’intérieur du FPO, car c’est une faute personnelle mais ça n’ira pas plus loin.

Comment les électeurs d’extrême droite, patriotes et nationalistes, s’accommodent-ils de ces soupçons d’ingérence avec la Russie de Poutine ou Donald Trump ?

Je ne suis pas persuadé que ça pèse beaucoup. Ces électeurs sont certes patriotes mais considèrent que l’Europe est dans un état de décadence avancée. Ils trouvent que Donald Trump gouverne correctement les Etats-Unis. Ils aiment aussi la Russie, non pas parce qu’elle donne de l’argent, comme certains le soupçonnent, mais parce que Vladimir Poutine incarne un pouvoir fort. Il incarne le patriotisme, l’autorité, les valeurs familiales… Tout ce que l’Union européenne a perdu, selon eux. Que Vladimir Poutine soit autoritaire, ça ne les gêne pas particulièrement.

Le sujet semble pourtant délicat pour l’extrême droite française : Marine Le Pen a dû démentir les affirmations selon lesquelles Steve Bannon joue un quelconque rôle dans sa campagne ?

Ce n’est pas un sujet délicat. C’est le fait que Steve Bannon arrive avec de gros sabots à Paris, à quelques jours du scrutin, en s’installant dans un palace hors normes et en invitant toute la presse. Marine Le Pen se serait bien passée de cette présence.

Cette série de scandales peut-elle avoir un impact sur le vote des Français ?

Les électeurs français votent pour des listes françaises, en fonction du contexte français. Je pense que ce qui se passe en Autriche peut avoir des conséquences temporaires sur le score du FPO mais les électeurs français tentés par le vote d’extrême-droite ne s’en soucient pas beaucoup, et encore, s’ils en ont entendu parler. Cet électorat est très difficile à réduire.

C’est pas la première fois qu’on m’interroge sur des affaires en période électorale, en disant « cette fois-ci ça va leur porter un coup ». Le problème c’est que des coups, ils en ont reçu énormément depuis leur création et ça n’a jamais mis fin à ce phénomène inscrit dans notre vie politique depuis une trentaine d’années. Ce qu’on n’arrive pas à envisager désormais, c’est que l’extrême droite disparaisse du champ politique.