EXCLUSIF. Elections européennes: «Il est temps que les Etats cessent d’obéir aux injonctions de Bruxelles», estime Ian Brossat

INTERVIEW Dans le cadre d'une série d’interviews de têtes de liste aux élections européennes, « 20 Minutes » a interrogé Ian Brossat, numéro 1 sur la liste du Parti communiste français

Propos recueillis par Laure Cometti

— 

Ian Brossat, tête de liste communiste pour les élections européennes, en meeting à Paris le 16 mai 2019.
Ian Brossat, tête de liste communiste pour les élections européennes, en meeting à Paris le 16 mai 2019. — NICOLAS MESSYASZ/SIPA
  • Les élections européennes ont lieu le 26 mai en France.
  • Dans ce cadre, 20 Minutes publie une série d’interviews de têtes de liste.
  • Ian Brossat, candidat du Parti communiste français, estime que l'Union européenne doit rompre avec ses traités «qui prônent la concurrence libre et non faussée et l’austérité».

Il espère quitter Paris pour Strasbourg. Ian Brossat, adjoint à la mairie de la capitale et tête de liste du Parti communiste pour le scrutin européen du 26 mai, a répondu aux questions de 20 Minutes sur cette élection. Il explique pourquoi il estime que ce scrutin est « un référendum sur les politiques libérales en France et en Europe ».

Vous défendez des « mesures contraires à la logique libérale des traités européens ». Or ces traités ne sont pas réformables sans l’unanimité des dirigeants de l’Union européenne. Comment vous y prendrez-vous ?

Au départ, l’Europe est une belle promesse. La paix, la prospérité et la démocratie. Mais en réalité on a la guerre économique, 87 millions de pauvres et le pouvoir des lobbys. On nous a vendu Flipper le dauphin et on se retrouve avec le requin des Dents de la mer.

Il est temps de tourner la page de cette Europe de l’argent et de bâtir enfin l’Europe des gens. Cela suppose de rompre avec la logique de ces traités européens qui prônent la concurrence libre et non faussée et l’austérité. Je suis convaincu que nous pouvons y arriver par le rapport de force.

Ce rapport de force, se joue-t-il au Parlement européen ?

Le Parlement européen a des compétences réelles. Il y a quelques années, l’Union européenne voulait supprimer l’aide alimentaire, et les eurodéputés communistes ont notamment permis que le Parlement européen sauve ce programme qui soutient trois millions de personnes dans l’UE. C’est un exemple concret qui montre que le Parlement européen est utile et que les députés communistes à Strasbourg le sont aussi.

Utile, mais pour réviser les traités, cela ne suffit pas, il faut l’accord unanime des dirigeants européens.

Premièrement, il faut s’affranchir des traités européens. Il est temps que les Etats cessent d’obéir aux injonctions de la Commission européenne, comme l'a fait le gouvernement portugais. En s’affranchissant de la logique des traités, on institue un rapport de force qui permettra de les réécrire.

Vous démissionnerez de votre poste à la mairie de Paris si vous êtes élu à Strasbourg. Est-ce à l’échelon européen, plus qu’au niveau local, que vos idées ont le plus de chances d’être concrétisées ?

J’ai décidé de m’engager dans cette campagne car j’ai été confronté à une expérience qui m’a montré que les choses se jouent à l’échelle de l’Union européenne. A Paris, en tant qu’adjoint en charge du logement, je me bats pour réguler Airbnb, avec des outils législatifs pour éviter que certains quartiers soient envahis par des touristes, au détriment des habitants.

Airbnb a fini par se tourner vers la Commission européenne. L’entreprise a financé trois lobbyistes à plein temps à Bruxelles. Résultat : toutes nos réglementations locales risquent d’être purement et simplement remises en cause par l’UE. Donc si on veut que les choses changent en France, il faut qu’elles changent en Europe. Et il faut qu’il y ait à l’échelle de l’UE des hommes et des femmes intransigeants vis-à-vis des lobbys.

Vous proposez de réformer les missions de la banque centrale européenne (BCE) et de la placer « sous contrôle démocratique ». Il faudrait pour cela modifier ses statuts, au niveau du Conseil européen. Comment comptez-vous vous y prendre ?

Au-delà de la question de la révision des statuts, je propose que la BCE fasse des prêts à 0 % d’intérêts pour les services publics, comme elle l’a fait pour les banques privées, à qui elle a versé 3.000 milliards d’euros en dix ans.

Sur les services publics, vous proposez de les extraire du droit européen de la concurrence. C’est-à-dire ?

Nous devrions pouvoir faire jouer une clause non-régression sociale. L’UE doit accepter qu’il puisse y avoir en son sein des modèles économiques différents. La France n’a pas vocation à remettre en cause son modèle parce qu’il ne plaît pas aux autres Etats membres. Sur les services publics, l’UE est intervenue pour imposer une mise en concurrence. Cela n’a pas profité aux usagers. Par exemple, dans l’énergie, les prix ont augmenté de 70 % depuis les premières directives de libéralisation qui datent de 1996.

Pour cette élection, l’offre à gauche est assez éparpillée. En quoi votre liste et votre programme se distinguent-ils des autres listes de gauche ?

D’abord le Parti communiste n’a jamais voté les traités européens ultralibéraux. Nous n’avons jamais expliqué qu’on construirait l’Europe sociale avec ces traités. Deuxièmement, nous sommes le seul parti qui peut permettre l’élection d’une femme ouvrière à Strasbourg, Marie-Hélène Bourlard en deuxième position sur notre liste. Quand on sait à quel point le Parlement européen est aujourd’hui dominé par les forces de l’argent, je pense que cela ferait du bien d’avoir une femme ouvrière à de telles responsabilités.

C’est donc un symbole ?

Oui, et aussi la conviction que cela peut être utile pour porter la voix du monde du travail. Cela fait 30 ans qu’il n’y a pas eu une femme ouvrière au Parlement européen.

En parlant de symbole, certains estiment que vous incarnez une forme de renouveau au PCF, que vous lui donnez un nouveau souffle, par votre âge, et aussi par le fait que vous êtes un élu qui a fait publiquement état de son homosexualité.

Il n’y a rien de stratégique de ma part. Je suis comme je suis, j’assume ce que je suis. Ce qui compte pour moi c’est de porter des valeurs dans lesquelles je crois, et si cela peut contribuer à redonner du souffle au parti communiste, tant mieux.

Ce scrutin européen est-il un vote pour ou contre l’exécutif et la politique d’Emmanuel Macron ?

C’est un référendum sur les politiques libérales appliquées en France et en Europe. Je ne distingue pas les politiques européennes des politiques nationales. Ce sont les mêmes. La politique de monsieur Macron c’est une politique de la photocopie. Il reprend à son compte les recommandations de la Commission européenne, sur la non-augmentation du SMIC, la réforme des retraites. Donc les élections européennes sont l’occasion de dire stop à ces politiques libérales qui dégradent nos vies depuis de longues années.

Peut-il y avoir une convergence entre l’électorat communiste et les « gilets jaunes » ?

Oui, parce que les revendications que portent les « gilets jaunes » sont des revendications que nous portons depuis longtemps : le refus de l’injustice sociale, la nécessité d’augmenter le smic et les petites retraites, l’aide aux familles monoparentales, le rétablissement de la justice fiscale avec le retour de l’ISF, le RIC…

D’autres listes, de gauche comme de droite, disent la même chose que vous. N’y a-t-il pas un peu de récupération politique ?

Il faut avoir l’honnêteté de dire que le mouvement des « gilets jaunes » est un mouvement divers, animé par des hommes et des femmes de bords politiques différents. Mais il faut nous juger sur nos actes. Le parti communiste a toujours été attaché à la défense du monde du travail et des petits. Nous n’avons pas découvert la justice sociale et fiscale à l’occasion de ce mouvement.

Vous êtes-vous senti « gilet jaune » à un moment du mouvement ?

Oui, même si cela dépend ce que l’on entend par là. J’étais le 17 novembre avec Fabien Roussel [secrétaire national du PCF] sur le parking Leclerc de Saint-Amand-les-Eaux pour discuter avec des « gilets jaunes ». Oui, je partage à 100 % la colère sociale qui s’est exprimée à ce moment.

L’écologie irrigue toute la campagne européenne, toutes les listes s’en réclament. Vous dites qu’elle a toujours fait partie de l’ADN communiste. Pourquoi, et quelles seront vos priorités au Parlement européen dans ce domaine ?

On ne peut pas se dire écologiste et prôner la loi du profit. Pour protéger l’environnement, il faut sortir des logiques libérales. Depuis 2006, et la mise en œuvre de la directive de libéralisation du fret ferroviaire​, imposée par l’UE, le transport de marchandises par les trains a été divisé par 2,5. Il y a donc 2,5 fois plus de marchandises qui circulent par d’autres moyens, notamment la route, avec des camions qui polluent. Nous proposons de doubler la part du fret ferroviaire dans l’UE. Cela suppose d’investir 30 milliards d’euros, soit 1 % de ce que la BCE a versé aux banques privées en dix ans.