Marine Le Pen dans un sommet de Milan
Marine Le Pen dans un sommet de Milan — Luca Bruno/AP/SIPA

INTERVIEW

Européennes 2019: «Les partis populistes ont trop à perdre sur le plan national pour s'unir»

« 20 Minutes » a contacté Benjamin Morel, docteur en science politique et chargé d’enseignement à la Sorbonne et à Science-Po Paris sur les difficultés qu’ont les partis populistes pour s’unir

Alors que les partis nationalistes et populistes se donnent rendez-vous à Milan pour chercher une stratégie commune, 20 Minutes a interrogé Benjamin Morel, docteur en science politique et chargé d’enseignement à la Sorbonne et à Science-Po Paris sur les difficultés qu’ils ont à s’unir pour constituer une super-alliance au Parlement.

Pourquoi les partis nationalistes et populistes ont autant de mal à s’allier au niveau européen ?

Il faut déjà comprendre que le parlement européen a un fonctionnement très particulier. En France, le Parlement fonctionne avec un parti majoritaire qui s’appuie sur un ou deux alliés. Dans l'Union Européenne, il est impossible d’avoir un grand parti majoritaire, c’est une logique de consensus. Il y a deux grands super-groupes, le parti socialiste européen (le PSE) et le parti populaire européen (le PPE). Ce sont des super-partis avec des tas de partis nationaux très divers et aux intérêts loin d’être communs.

Là où les partis nationalistes ou populistes n’arrivent pas à former un super-groupe, c’est que les intérêts des partis nationaux priment sur les intérêts européens. Par exemple, le Rassemblement National ne peut s’afficher dans un groupe qui comprendrait le Jobbik, un parti néo-nazi hongrois. Car sur le plan national, on reprocherait au RN de s’afficher avec des néonazis, ce qui serait préjudiciable pour des élections nationales. Idem pour l’UKIP britannique, qui refuse l’étiquette d’extrême-droite, et qui ne peut donc pas poser avec le Rassemblement national.

Surtout, les partis n’y voient pas vraiment d’intérêt. C’est toujours la logique de consensus qui primerait en Europe, et aucun des deux autres super-partis ne voudrait faire de compromis avec un tel groupe. Le cas échéant, il devient alors inutile de monter une telle super-alliance, très coûteuse sur le plan national, lorsque des alliances plus petites et où les partis se rejoignent plus, et qui aura finalement le même poids.

Un groupe de nationalistes ne pourrait donc aucunement peser au Parlement européen ?

On pourrait supposer qu’en rassemblant un large électorat, les partis nationalistes et populistes parviennent à former un super-groupe qui serait numéro 2 en présentant une alternative européenne, où il s’agirait de donner moins de pouvoirs à Bruxelles et plus aux pays. Ce serait la force d’une telle union : les divergences sur la politique à mener pèseraient peu car leur point commun est justement de dire « chaque pays agira pour lui-même comme il veut ». Les partis populistes ont bien plus de divergences entre eux que les partis « modérés », mais paradoxalement, ces divergences sont moins problématiques pour établir un programme commun. Mais une fois encore, pour peser à ce point, il faudrait vraiment brasser très large dans les partis affiliés, ce qui porterait forcément préjudice sur le plan politique national et sur l’image renvoyée par le parti à ses électeurs. Et de manière logique, les partis nationalistes sont bien plus intéressés par les élections nationales qu’européennes…

Pourquoi les partis « modérés » arrivent mieux à se rassembler ?

Déjà, ces partis ont une volonté de s’afficher dans un grand groupe européen. Le programme européen est un de leurs arguments politiques, il est donc important pour eux de montrer à leurs électeurs qu’ils soient investis dans l’UE et qu’ils y ont un poids. Il y a aussi une plus grande tradition européenne, par exemple le socialisme avec la deuxième internationale, mais également à droite.

Enfin, ils acceptent plus volontiers de rejoindre un super-groupe et de faire consensus car ils sont persuadés que c’est la meilleure façon d’influencer leur propre pays. Si les groupes nationalistes veulent donner moins de pouvoir à Bruxelles, les groupes modérés, eux, pensent que c’est par le pouvoir européen que passe le changement de leurs pays. C’est notamment la stratégie d’Emmanuel Macron, peser plus sur l’Europe pour pouvoir peser sur la France.