Le geste
Le geste — Caro / Neumann/SIPA

FAKE OFF

Le «symbole» des suprémacistes blancs a-t-il été créé par un «trollage du forum 4Chan», comme l’affirme Marine Le Pen?

Marine Le Pen est revenue sur l'origine d'un geste associé aux suprémacistes blancs, qu'elle a réalisé avec un militant d'extrême droite lors de sa visite en Estonie

  • Lors de sa rencontre en Estonie avec un militant d'extrême droite, mardi 14 mai, la présidente du Rassemblement national (RN) a réalisé, lors d'un selfie, un geste de la main signifiant « OK ».
  • Mais ce geste est aussi connu comme un «symbole» de ralliement des suprémacistes blancs.
  • Interrogée par France Inter sur ce sujet, Marine Le Pen a affirmé que cette signification était née d'un « trollage du forum 4Chan ». Son origine est en réalité plus complexe.

Marine Le Pen s’attendait-elle à ce qu’un selfie réalisé lors de sa visite en Estonie, mardi 14 mai, fasse autant parler de lui à son retour en France ? A première vue, la photo semble banale : la présidente du Rassemblement national et son interlocuteur y réalisent un signe bien connu de la main signifiant « OK ».

Mais le cliché n’a pas tardé à susciter la polémique, autant en raison du profil de Ruuben Kaalep, un militant du parti d’extrême droite local Ekre, qui se présente comme un « suprémaciste finno-ougrien », que de la symbolique associée à cette posture, connue comme un signe de ralliement des suprémacistes blancs.

Après avoir expliqué à l’AFP qu’elle ignorait cette signification au moment de réaliser ce symbole – et demandé la suppression de la photo devenue virale –, Marine Le Pen a affirmé à France Inter, jeudi 16 mai : « Ce n’est pas un geste suprémaciste blanc, c’est un geste qui veut dire "OK" pour les 7 milliards de personnes qui vivent sur notre planète. C’est un geste de plongeur international connu par tout le monde, ça veut dire "OK". C’est utilisé tout le temps, partout, par tout le monde. Vous trouvez sur Internet des dizaines de personnes – Macron, Obama et toute une série d’autres – qui font évidemment ce geste. »

« En réalité, cette histoire de geste suprémaciste blanc est un gigantesque trollage effectué par un forum très connu qui s’appelle 4Chan, et qui a effectué ce trollage justement pour se moquer de la presse traditionnelle, tout le monde est tombé dans ce piège. Au départ, ils ont fait croire que ce signe était un signe de suprémaciste blanc », a-t-elle poursuivi.

FAKE OFF

Si l’influent forum anglophone a bien joué un rôle dans la diffusion du geste – récemment reproduit par l’auteur de l’attentat de Christchurch–, il était déjà utilisé quelques années auparavant par des figures controversées aux Etats-Unis.

« Il est toujours très difficile de remonter à l’origine d’un symbole comme celui-ci. Mais il devient visible à partir de la campagne de Donald Trump, quand quelques personnes décident de récupérer le signe pré-existant du "OK" pour le déformer », explique Stéphane François, chercheur associé au Groupe Sociétés, Religions, Laïcités (GSRL), du CNRS et de l’Ecole pratique des hautes études (EPHE), spécialiste de l'extrême droite. 

Dès 2016, aux Etats-Unis, différents soutiens ultra-conservateurs du candidat républicain, comme Milo Yiannopoulos et Mike Cervonich, particulièrement influents sur les réseaux sociaux, posent en effet en réalisant ce symbole – notamment lors de meetings du magnat de l’immobilier. Ils reprennent ainsi un geste déjà utilisé par un vidéaste du même bord politique, « Pizza Party Ben », en 2015, comme le note le site « Knowyourmeme »

Le jour de l’élection présidentielle américaine, le 8 novembre 2016, le suprémaciste blanc Richard Spencer réalise pour sa part ce geste devant un hôtel Trump.

Mi-février 2017, une polémique éclate aux Etats-Unis autour de ce symbole lorsque Jim Hoft et Lucian Wintrich, respectivement fondateur et correspondant du site d’extrême droite américain The Gateway Pundit, le réalisent dans la salle de presse de la Maison blanche. Le hashtag « Pepe » et l’emoji grenouille utilisés par Jim Hoft en légende de la photo Twitter renvoient directement à « Pepe the frog », un symbole connu de l’ultradroite américaine.

Dans la foulée, « Media Matters », une ONG dédiée au suivi de la « désinformation conservatrice », dénonce l’utilisation d’un « symbole de haine » au sein de la Maison blanche, tout en soulignant que ce signe de la main rappelle une version particulièrement populaire de « Pepe the frog », où la grenouille réalise le même geste.

« 4Chan a contribué à faire connaître ce symbole mais ne l'a pas créé »

Le 27 février, un utilisateur de 4Chan y publie un appel visant à lancer une « opération O-KKK » (en référence au symbole et aux initiales du Ku Klux Klan). « Spammons Twitter et les autres réseaux sociaux en affirmant que le signe « OK » de la main est un symbole de suprémacisme blanc. Créez des faux comptes aux noms féminins répandus pour poster des messages comme "Oh mon dieu c’est tellement vraiiii" », soutient-il.

« Ce serait aussi super d’associer le signe "OK" à un symbole de suprémacisme blanc en montrant que Mel Gibson l’a utilisé », poursuit l’internaute, qui illustre son message d’une photo de l’acteur en train de réaliser ce geste et du visuel d’une main dans la même posture, sur laquelle on est censé distinguer les initiales « W » et « P » (pour « white power »). La campagne est lancée et vite suivie sur Twitter par des membres de 4Chan décidés à jouer le jeu. « 4Chan a contribué à faire connaître ce symbole mais on ne peut pas dire qu’il l’a créé, il lui a permis de prendre de l'ampleur », précise Stéphane François.

Depuis, à chaque nouvelle polémique liée à l’utilisation de ce symbole – par une conseillère de la Maison blanche pendant un passage télévisé, un garde-côte américain en arrière-plan d’une interview ou encore derrière un commentateur noir pendant un match de baseball –, nombre de médias en attribuent l’origine à cette initiative de 4Chan. 

« Un symbole qu'on essaye d'imposer »

« C’est un symbole qu’on essaye d’imposer et qui relève de ce que l’extrême droite appelle la "méta politique", consistant à imposer ses règles, sa conception, ses thèmes à la société. C’est un jeu de guerre idéologique, comme on a pu le voir en France avec la quenelle, que certains considéraient comme bon enfant et d’autres comme idéologique » poursuit Stéphane François. 

« Est-ce qu’on peut dire qu’il s’agit d’un symbole des suprémacistes blancs ? C’est tout le problème de la réappropriation d’un signe anodin qui est transformé pour prendre une signification différente. Il faut voir si ça va prendre chez les suprémacistes blancs ou si c’est un effet de mode », conclut le spécialiste.