Nicolas Dupont-Aignan estime que «la France doit aller au bras de fer avec l'Allemagne et la Commission européenne»

INTERVIEW Dans le cadre d'une série d’interviews de têtes de liste aux élections européennes,« 20 Minutes » a interrogé Nicolas Dupont-Aignan, candidat de Debout la France

Propos recueillis par Thibaut Le Gal

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Nicolas Dupont-Aignan
Nicolas Dupont-Aignan — CELINE BREGAND/SIPA
  • Les élections européennes ont lieu le 26 mai en France.
  • Dans ce cadre, 20 Minutes publie une série d’interviews de têtes de liste.
  • Nicolas Dupont-Aignan, candidat de Debout la France, souhaite changer l'Union européenne de l'intérieur.

Dans son bureau de campagne, trône un « gilet jaune » récupéré lors d’une rencontre avec des manifestants. Nicolas Dupont-Aignan, tête de liste Debout la France pour les européennes, a répondu ce mercredi à nos questions sur le scrutin du 26 mai. Il nous explique notamment pourquoi « Emmanuel Macron a déjà perdu » l’élection, selon lui.

Vous vous êtes réunis ce mercredi matin avec Benoît Hamon (Générations) et Jean-Christophe Lagarde (UDI) devant France Télévisions pour protester contre la relégation de votre débat en deuxième partie de soirée. Pourquoi ?

Il est scandaleux que France Télévisions sélectionne les candidats qui ont le droit de parler aux Français aux heures ouvrables et ceux qui doivent parler quand les gens dorment. Il est également scandaleux que trois têtes de listes se défilent à quatre jours du scrutin et demandent à leur chef de parti, qui ne siégeront jamais au Parlement, d’être leur porte-parole. Le service public se prête à une manipulation électorale sans précédent. Nous n’irons pas à ce débat.

Au second tour de la présidentielle, vous vous êtes alliés au Rassemblement national, pourquoi ne pas l’avoir fait pour les européennes ?

Ne confondons pas un choix de second tour binaire : soit Macron, soit Le Pen, avec un scrutin européen à un tour. Bellamy avait soutenu Macron, et il n’a pas fait liste commune avec Loiseau. Debout La France a sa propre pensée sur l’Europe, un programme gaulliste. Nous avons des alliés euro-réalistes dans 23 pays de l’UE. Madame Le Pen a des alliés plus radicaux, et moins nombreux.

Sur l’immigration, la suppression de la Commission européenne ou encore l’euro, vos propositions ressemblent à celles proposées par le Rassemblement national.

Il y a des points communs, comme il y a des points communs entre Mme Loiseau et M. Bellamy. Et il y a des différences. La première, c’est que nous avons une vision d’une Europe des nations libres et des projets concrets. Nous ne voulons ni sortir ni casser l’Europe mais nous pensons que l’UE ne nous prépare pas face à la Chine ou les Etats-Unis. L’Europe sera forte si elle ne s’occupe pas de la vie des nations (frontières, budget) mais concentre son action sur des grands projets industriels, scientifiques et humanitaires, comme on l’a fait avec Airbus. On pourrait le faire sur le numérique, la lutte contre le cancer, l’intelligence artificielle…

Jordan Bardella (RN) plaide aussi pour une « Europe des nations » et des projets…

Il en parle de temps en temps et je me réjouis qu’il nous copie. Mais nous sommes les seuls à avoir proposé un traité alternatif sur le sujet, qui est ratifié par nos partenaires dans 23 pays de l’UE. Si on obtient sept députés européens, ils auront plus de poids que 20 députés RN qui seront isolés à Strasbourg.

Vous défendez « une Europe des nations libres » pour encourager la création de champions industriels. Un projet de consortium européen de batteries de voitures électriques est actuellement en discussion, et Bruxelles a donné son accord de principe. Est-ce que les règles européennes ne sont pas déjà en train d’évoluer ?

Je me réjouis que les esprits changent mais ce qui m’inquiète, c’est qu’avant les européennes, tout le monde veut une Europe sociale, une Europe qui contrôle les frontières et une Europe de projets. Une fois les élections passées, ce n’est plus le cas. D’ailleurs nos concurrents appartiennent à des groupes qui travaillent ensemble au Parlement européen : M. Bellamy appartient au PPE [la droite européenne] qui travaille avec les socialistes à Strasbourg. Ils font croire aux Français qu’ils vont changer les règles du jeu, et une fois élus, ils ne changent rien car ils sont dans des groupes qui ne veulent rien changer. Avec nous, il n’y aura pas de double discours.

Pour mettre en place votre programme, vous dîtes vouloir « une renégociation totale des traités actuels ». Mais comment obtenir l’unanimité des pays de l’UE ?

Je ne crois pas à la renégociation par l’unanimité. La France est un pays suffisamment grand pour établir un rapport de forces. En mettant la pression, Madame Thatcher avait obtenu un rabais sur la participation du Royaume-Uni au budget européen, et le général de Gaulle avait créé la PAC [ Politique agricole commune] en faisant la politique de la chaise vide. La France n’a pas à négocier avec 28 pays.

Elle doit cesser de respecter les règles du jeu, s’abstenir de toute participation à cette structure pour obtenir gain de cause. Pour nous : la fin des travailleurs détachés, le rétablissement des frontières nationales, la fin des paradis fiscaux en Europe, et récupérer 9 des 11 milliards d’euros de l’enveloppe européenne pour les donner aux Français. Nous n’obtiendrons pas satisfaction sur tout, mais nous avons les leviers pour changer les traités. Pour être respectée en Europe, la France doit aller au bras de fer avec les autres pays européens et la Commission européenne.

Pourquoi avoir abandonné la sortie de l’euro ?

J’ai évolué sur l’euro pour une raison simple : les Français ne veulent pas en sortir. On a une solution de compromis : que la Banque Centrale Européenne soit mise sous l’autorité des gouvernements. La France pourrait alors utiliser les taux à 0 % de la BCE, non plus pour financer les banques, mais pour la transition énergétique et nos PME.

Cela supposerait de revenir sur l’indépendance de la BCE, qui est inscrite dans ses statuts…

Totalement. Cela suppose un bras de fer avec l’Allemagne. Elle doit comprendre que l’euro doit être mis au profit de tous les pays. Sinon, l’euro s’effondrera.

Sur l’euro ou la renégociation des traités, le pouvoir des eurodéputés est plutôt limité. Vous pensez convaincre Emmanuel Macron ?

Les eurodéputés peuvent beaucoup mais pas tout. C’est pourquoi je m’investis dans la campagne. Il faut à Strasbourg des personnalités nationales qui pourront peser face à des commissaires européens. C’est un premier pas même si ça ne suffira pas.

Votre liste compte un « gilet jaune », Benjamin Cauchy. N’est-ce qu’un bon coup électoral ?

Il a apporté beaucoup parce que c’est un gilets jaune modéré, responsable et pacifique. Il dit une chose très juste : La première manifestation, c’est le vote. Il a vu aussi que sur le RIC (référendum d’initiative citoyenne) ou le prix de l’essence, on était d’accord avant même le lancement des manifestations. Nous étions gilets jaunes avant les gilets jaunes. Il y a une cohérence entre les neuf milliards que je veux rapatrier de Bruxelles et les demandes de pouvoir d’achat des gilets jaunes.

Le Rassemblement national ou La France insoumise font de l’élection européenne un référendum contre Emmanuel Macron. Etes vous d’accord ?

Ce n’est pas suffisant. De toute manière, Emmanuel Macron sera minoritaire puisqu’il aura toutes les autres listes contre lui. Le match Macron-Le Pen est totalement artificiel et réducteur puisque ni l’un ni l’autre n’iront à Strasbourg. Je pense que les Français en ont ras le bol de ce duel imposé par le président, qui est son assurance vie pour rester au pouvoir. Il n’y aura pas de gagnant ou de perdant puisque c’est un scrutin à un tour de proportionnel. Le 26 mai, il faudra additionner les opposants à Macron, donc de toute façon, Macron a déjà perdu l’élection européenne.

Finalement, ne proposez-vous pas un programme présidentiel pour ces élections européennes ?

Ca doit être un acte manqué (rires). Mais en réalité, les deux sont liés. Aucun problème français ne sera résolu tant qu’on ne changera pas les règles de la copropriété européenne. L’immeuble est en ruines, on veut le garder et le restaurer. On tient à l’Europe mais pas à celle-là. Je veux garder une idée européenne mais réduite et concentrée sur l’essentiel.