Européennes: «La transition écologique est au cœur d’une grosse bataille d’appropriation entre les partis»

INTERVIEW Conviction ou calcul politique ? Qu’est-ce qui pousse la liste LREM aux prochaines élections européennes à mettre en tête de leurs priorités pour l’Europe la transition écologique ? Le politologue Bruno Cautrès répond à « 20 Minutes »

Propos recueillis par Fabrice Pouliquen

— 

Nathalie Loiseau, tête de liste LREM pour les élections européennes, le 6 mai à Caen, lors d'un meeting.
Nathalie Loiseau, tête de liste LREM pour les élections européennes, le 6 mai à Caen, lors d'un meeting. — Damien MEYER / AFP
  • La liste Renaissance, emmenée par Nathalie Loiseau, a présenté ce jeudi son programme électoral pour les Européennes du 26 mai. La question de la transition écologique y est au cœur des priorités.
  • « L’environnement sera en effet une thématique clé de ces Européennes », indique le politologue Bruno Cautrès à 20 Minutes. Il s’agit d’une part d’un enjeu transnational. C’est en outre un sujet qui monte dans les préoccupations des électeurs.
  • Difficile alors de ne pas voir du calcul politique (au moins un peu) dans ce virage très vert du programme LREM. L’environnement est aujourd’hui l'objet d’une bataille d’appropriation entre les partis politiques, observe Bruno Cautrès.

« On ne fait pas l’écologie dans un seul pays », a plaidé Nathalie Loiseau, la tête de liste LREM pour les élections européennes. Façon de dire que la lutte contre le dérèglement climatique doit se mener bien plus à l’échelle de l’Union européenne qu’à celle d’un pays. C’est tout le programme du parti d’Emmanuel Macron pour les élections du 26 mai, présenté ce jeudi : faire de la lutte contre le changement climatique la « clé de voûte » de l’agenda européen pour la période 2019-2024.

La liste Renaissance prône notamment la fin des voitures thermiques dans l’ensemble de l’Union en 2040, de même que la fin des hydrocarbures, la taxation du transport aérien ou encore un plan d’investissement de 1.000 milliards d’euros d’ici 2024 pour engager la transition écologique.

Ce virage « vert » qu’entreprend Emmanuel Macron – peu soucieux d’environnement quand il a été élu, rappelle Libération– questionne. Faut-il y voir du « greenwashing » au moment où la question climatique s’annonce comme un thème clé de ces élections européennes, comme le disent les adversaires de la liste Renaissance ? Le politologue Bruno Cautrès, spécialiste de sociologie électorale au Cevipof, le centre de recherches politiques de Sciences Po, répond aux questions de 20 Minutes.

Faut-il voir un pur calcul politique dans le choix de la liste LREM de placer la transition écologique en tête des priorités dans son programme européen ?

Je fais crédit aux hommes et femmes politiques -de la République en marche comme ceux des autres partis d’ailleurs- de la sincérité de leurs propositions. On peut partir du principe que les solutions qu’ils mettent en avant portent sur des sujets qu’ils veulent sincèrement régler. Néanmoins, il faut aussi regarder les hommes et femmes politiques comme des stratèges qui cherchent à maximiser leurs gains et à diminuer leurs pertes dans les élections. De ce point de vue, le virage écologique de LREM pour ces élections européennes est à mettre en perspective avec les sondages d’opinion qui montrent que la question climatique devient une préoccupation majeure des Français.

Pourtant, ce serait le pouvoir d’achat (36 %) et le chômage (27 %) qui seraient en tête des préoccupations des Français selon un sondage de YouGov pour le think-tank European Council on Foreign Relations (EFCR) paru le 1er avril…

Oui, mais la question du changement climatique n’est pas très loin derrière. Et on pourrait prendre d’autres études. L’enquête électorale française 2019 par exemple, que nous faisons au Cevipof, en collaboration avec Le Monde et la Fondation Jean-Jaurès. Lorsqu’on demande aux Français quel est le sujet qui vous préoccupe le plus quand vous pensez à votre situation personnelle ou celle de vos proches, la protection de l’environnement arrive en deuxième place derrière le pouvoir d’achat. Et à la question « quels sont les trois sujets qui vous préoccupent le plus quand vous pensez à la situation en Europe ? », la protection de l’environnement pointe en troisième position derrière la crise migratoire et la menace terroriste. On peut aussi reprendre les données de l’Eurobaromètre, une enquête comparative menée à l’échelle européenne. Cette enquête questionne notamment sur les problèmes auxquels doit faire face l’Union européenne actuellement. Le changement climatique est cité en troisième position en France et en cinquième position au plan européen.

La transition écologique sera l’un des sujets clés de cette élection ?

C’est certain. D’abord parce qu’on voit bien que la protection environnementale est une question transnationale par définition. Elle se règle bien plus à l’échelle européenne que des pays. Ensuite, la transition écologique est aujourd’hui au coeur d’une grosse bataille d’appropriation entre les partis politiques. Chacun veut s’approprier cette thématique et être perçu par les électeurs comme référent sur ce sujet. Les spécialistes de sociologie électorale parlent de « l’appropriation des enjeux », « issue ownership » en anglais.

On le voit bien. Toutes les formations politiques en lice pour ces Européennes s’emparent aujourd’hui de cette question. Certaines listes – celle d’Europe-Ecologie-Les Verts de Yannick Jadot, « Vive l’Europe libre » de Benoît Hamon, la liste Place publique-PS emmenée par Raphaël Glucksmann- expliquent même que la reconstruction de l’Europe ne pourra se faire qu’en mettant la priorité sur l’écologie. La République en marche en vient aussi à défendre une position similaire. Il s’agit sans doute pour le parti, longtemps en tête des intentions de vote mais de plus en plus challengé, d’essayer coûte que coûte de sauver cette place de « numéro un » en allant prendre des voix dans les viviers centre-gauche et centre-droit.

Cette stratégie peut-elle fonctionner ?

Les enquêtes d’opinion montrent en tout cas que les électeurs qui s’apprêtent à voter pour Yannick Jadot sont parmi les plus incertains de leur choix encore aujourd’hui. Mais non, je ne pense pas que la stratégie puisse être véritablement efficace. La thématique « écologique » est très importante au moment des élections européennes et, même si toutes les formations politiques ont aujourd’hui un volet « environnement », EELV-Les Verts restent perçus comme les plus légitimes pour s’en occuper. LREM n’est à mon sens pas encore perçu comme un parti « champion de l’environnement » par les électeurs. Beaucoup ont encore en tête la démission de Nicolas Hulot de son poste de ministre de la transition écologique en août dernier et de ses critiques dures à l’égard de l’action gouvernementale en matière environnementale.