Exclusif. Elections européennes: «L’arrivée en tête du Rassemblement national ferait tomber le gouvernement» pour Jordan Bardella

INTERVIEW Dans le cadre d'une série d’interviews de têtes de liste aux élections européennes,« 20 Minutes » a interrogé Jordan Bardella du Rassemblement national

Propos recueillis par Laure Cometti et Thibaut Le Gal

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Jordan Bardella, tête du liste du Rassemblement national aux européennes.
Jordan Bardella, tête du liste du Rassemblement national aux européennes. — CHARLY TRIBALLEAU / AFP
  • Les élections européennes ont lieu le 26 mai en France.
  • Dans ce cadre, 20 Minutes publie une série d’interviews de têtes de liste.
  • Jordan Bardella, qui mène la liste Rassemblement national, veut modifier les traités européens.

Pour sa première campagne, Jordan Bardella enchaîne les déplacements et les sorties médiatiques. Mais tente de limiter les cafés. « C’est mieux pour dormir », dit-il, avant l’entretien. 20 Minutes a rencontré la tête de liste du Rassemblement national pour les élections européennes, jeudi matin à Paris. L’occasion de revenir sur le programme du RN pour ce scrutin.

Selon Le Canard enchaîné, qui confirme une information du magazine Challenges, le Parlement européen vous soupçonne, avec une cinquantaine d’autres anciens assistants parlementaires du RN, d’avoir effectué « un usage irrégulier de l’indemnité d’assistant parlementaire ». Que répondez-vous ?

Je ne suis poursuivi dans aucune enquête de justice. Les soupçons sont des soupçons de journalistes. Le Parlement européen n’a jamais exigé le remboursement de mon indemnité. Il n’y a pas d’affaire car je ne suis mis en cause nulle part par la justice. Ça ne m’étonne pas qu’à trois semaines des élections on essaye de faire un peu de mousse alors que le RN est en tête des sondages.

Pourquoi le Rassemblement national a-t-il abandonné le Frexit (la sortie de l’Union européenne) ?

Ce qu’on proposait, c’était six mois de négociations sur les leviers essentiels de souveraineté et un référendum sur la sortie de l’UE. On a évolué parce que le contexte européen a évolué. A l’époque, on était isolés dans l’Europe de Renzi [ancien président du Conseil italien], Merkel, Hollande… Depuis 2017, nos alliés favorables à une coopération des nations sont arrivés au pouvoir : la Ligue de Salvini qui gouverne en Italie, le FPO en Autriche, [EKRE] en Estonie. Il y a une poussée des partis souverainistes partout en Europe.

Nous souhaitons donc renégocier les traités européens pour rendre à la France ses prérogatives essentielles : la maîtrise du budget, un patriotisme économique, une politique migratoire. Je pense que la majorité des Français aspirent aujourd’hui à une Europe des nations, c’est-à-dire des projets. Celle qui a fait Ariane ou Airbus.

Si vous n’y parvenez pas, le Frexit reste une option ?

Si on n’arrive pas à renégocier, on en tirera les conclusions. Nous sommes des pragmatiques et rien n’est jamais exclu en politique.

Concernant l’euro, n’est-ce pas paradoxal de dire que c’est « un boulet » pour les Français mais d’avoir renoncé à en sortir ? Est-ce par peur de l’opinion ?

Tout le monde s’accorde à dire que l’euro a eu des conséquences néfastes pour l’économie française. Mais les Français, notamment les chefs d’entreprise, nous ont dit « l’euro a des défauts mais nous ne souhaitons pas en sortir ». Ce qui embête le plus nos adversaires sur cette évolution, c’est qu’on est de moins en moins attaquables sur le fond. Notre sortie de l’euro pouvait apparaître comme un big-bang institutionnel. Aujourd’hui, nos adversaires n’ont plus rien à nous reprocher.

Nous voulons absorber les défauts de l’euro dans le cadre des renégociations des traités, notamment à travers la gouvernance de la zone euro. La Banque centrale européenne (BCE) doit avoir pour objectif la lutte contre le chômage et non plus seulement l’inflation.

C’est pourtant interdit par l’indépendance de la BCE, qui est inscrite dans ses statuts. Comment les faire évoluer ?

Les lois sont faites pour être changées. On ne peut pas dire aux Français qu’ils n’ont plus le pouvoir, qu’il est entre les mains de la BCE et des banques, ce serait inquiétant. C’est pourquoi nous voulons y remédier.

Florian Philippot dit que le RN «ment» aux Français car, pour modifier les traités, il faudrait « un vote à l’unanimité des membres de l’UE », ce qui paraît aujourd’hui difficile…

A ce moment-là, on dit aux Français qu’on ne peut rien changer et qu’on est dans une prison. Florian Philippot est un pessimiste, je suis un optimiste. En l’état actuel, l’UE de Bruxelles est totalement carcérale. Mais il ne voit pas qu’on peut changer les choses. Matteo Salvini a des résultats concrets sur l’immigration, il a fait baisser de 95 % le nombre de débarquements, il a fait rejeter ​le Ceta (l’accord de libre-échange Union européenne-Canada) par le Parlement italien. C’est une question de volonté politique.

Pour le RN, l’élection européenne est-elle avant tout un référendum contre Emmanuel Macron ?

Oui, car au-delà des enjeux européens, c’est la première élection depuis la présidentielle et le seul scrutin national du quinquennat. S’il arrive en tête, Macron se sentira légitimé. Il l’a dit lui-même : si LREM perd les européennes, il ne pourra pas poursuivre ses réformes. Ce scrutin est un référendum sur sa politique. A ceux qui seraient tentés de voter pour des listes créditées à moins de 5 % [seuil pour obtenir des élus], je dis : « Ne vous dispersez pas, votez utile. » La seule chose qui fait peur à l’exécutif, ce n’est pas un acte 26 [des « gilets jaunes »], c’est un acte 26 mai. Lorsqu’on est délégitimé sur une élection nationale, deux ans après son arrivée au pouvoir, ça invite à une remise en question. L’arrivée en tête du RN ferait tomber le gouvernement.

Vous retournez le vote utile que vos adversaires ont invoqué contre le FN pendant des années ?

Bien sûr. La droite nous a dit pendant des années, « voter pour le FN c’est faire le jeu de la gauche ». Je dis aujourd’hui que voter pour Les Républicains, c’est faire le jeu de Macron.

Au Parlement européen (PE), même en cas de percée de votre camp, il vous faudra trouver des alliances pour faire passer des textes…

On est aujourd’hui le huitième groupe au PE, on pourrait devenir le troisième et peser davantage. Sur les traités de libre-échange, par exemple, on vote contre, comme les Verts. Sur certains sujets concrets, avec nos alliés souverainistes, on aura une influence. L’idée est de constituer cette minorité de blocage et de refuser des textes néfastes pour les intérêts français.

Avec le « localisme », le RN propose de « détaxer les circuits courts » et « surtaxer les importations non écologiques »… Pouvez-vous nous en dire plus ?

Le modèle économique qui consiste à produire très loin, dans des conditions sanitaires, sociales et environnementales délirantes, et rapatrier ensuite en Europe en créant de la pollution au passage, n’est pas viable. Face à ce globalisme, on défend le localisme : c’est-à-dire produire ici tout ce qu’on peut raisonnablement produire. Un exemple : dans la restauration des collectivités publiques, le bœuf est à 75 % d’origine importée. On veut qu’il y ait une priorité dans les commandes publiques pour nos entreprises, nos éleveurs et agriculteurs locaux.

L’idée est de détaxer la proximité. Ça suppose d’arrêter les traités de libre-échange et les remplacer par le juste-échange. On ne peut pas être pour la mondialisation sauvage et l’écologie. L’environnement et l’immigration seront d’ailleurs les deux grands enjeux de l’Europe au XXIe siècle.

Sur l’immigration, vous prônez « une politique migratoire ferme ». Cela doit-il se faire à l’échelle nationale ou européenne ?

Il faut remettre des portes à la maison France. L’espace Schengen devait permettre la circulation à l’intérieur et des protections à l’extérieur, c’est aujourd’hui tout le contraire. La libre circulation des personnes, c’est joli sur le papier mais c’est aussi la circulation des armes, des trafics, des terroristes. Dans le contexte économique actuel, et avec les tensions communautaristes, on ne peut pas accueillir d’immigration supplémentaire.

Il faut donc rétablir les frontières nationales, avoir une politique dissuasive d’immigration, car le système social reste aujourd’hui très attractif pour les étrangers. On peut aussi avoir des coopérations européennes sur cette question : nous sommes pour la création d’une force européenne qui agirait à la demande des Etats lorsqu’il y a un afflux migratoire majeur. Un rôle que ne remplit pas Frontex, qui est une hôtesse d’accueil pour migrants.

Finalement, votre programme vise davantage la présidentielle 2022 que l’élection européenne. Pourquoi ne pas être plus clair là-dessus ?

La politique est une vision de long terme. Avant-hier, le FN était peut-être un parti d’opposition, de protestation. Nous sommes aujourd’hui un parti de gouvernement. Le pouvoir est une succession de marches, il faut que les souverainistes aient une majorité au Parlement européen, mais il faut surtout qu’on arrive au pouvoir dans nos pays respectifs.