Elections européennes: Pourquoi ce scrutin n’intéresse pas grand monde?

BULLETIN CHERCHE ELECTEUR Le taux d’abstention aux élections européennes devrait encore osciller entre 55 et 60 % cette année

Rachel Garrat-Valcarcel

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Combien de bulletins dans l'urne des européennes le soir du 26 mai ? Probablement pas beaucoup.
Combien de bulletins dans l'urne des européennes le soir du 26 mai ? Probablement pas beaucoup. — NICOLAS MESSYASZ/SIPA
  • A trois semaines du scrutin européen, le 26 mai, les instituts de sondage notent un intérêt pour la campagne stagnant voire en baisse (en tout cas, pas très élevé).
  • Malgré ce constat récurent, l’Union européenne reste un machin trop lointain et trop complexe pour bien des électeurs.
  • Les Français ne semblent pas, non plus, forcément comprendre la culture politique européenne, faite de consensus.

Tous les cinq ans, c’est la même rengaine : on se dirige vers un record d’abstention aux élections européennes. L’édition 2019, les neuvièmes au suffrage universel direct en France, ne fait pas exception. Les indices de participation calculés par les différents instituts de sondages varient entre 40 et 45 %. Soit autour du chiffre déjà enregistré en 2014 : 42,4 % des électeurs s’étaient rendus aux urnes. Si l’honnêteté nous oblige à rappeler que c’était un léger progrès par rapport au chiffre des élections de 2009, force est de constater que ça reste un petit pas.

Alors qu’on pourrait, quand même, s’attendre à l’inverse, certains instituts, comme Opinion Way, notent même que le désintérêt des électeurs va croissant pendant cette campagne. S’il reste trois semaines aux partis en lice pour inverser la vapeur, il y a tout de même des raisons structurelles.

Loin, loin, loin

La première et la plus évidente, c’est que contrairement au niveau national, « l’espace public européen est faible », juge Emmanuelle Reungoat, codirectrice du département de sciences politiques à l’Université de Montpellier. C’est-à-dire ? « Les acteurs traditionnels qui font que la campagne est active, les médias, les partis et les mouvements sociaux, ne sont pas très présents à l’échelle européenne », explique celle qui vient de publier Enquête sur les opposants à l’Europe, aux éditions du Bords de l’eau. Si l’Europe c’est loin pour les électeurs, c’est aussi que c’est loin pour les corps intermédiaires.

Pour les partis, particulièrement, Emmanuelle Reungoat pense que la responsabilité est plus grande pour les partis de gouvernement. « C’est une élection à la proportionnelle, il n’y a pas de vote stratégique, du coup on voit qu’il y a un vote de cœur chez les électeurs, qui ne se décident pas de la même manière que pour les autres élections. » Si on est l’électeur d’un grand parti, par exemple jadis le Parti socialiste, on aura moins de mal à voter écolo cette fois-ci. « La question européenne est aussi le révélateur des divisions des grands partis, du coup ils ont moins intérêt à en parler, ils partent plus tard en campagne et les médias suivent ce rythme », estime la maîtresse de conférences montpelliéraine.

Conflit contre consensus

Pour Mathieu Gallard, directeur d’études à l’institut de sondage Ipsos, si l’Union européenne « n’intéresse pas les foules » c’est aussi à cause d’institutions complexes. « Il faut presque s’y intéresser professionnellement pour comprendre. Ce sont des institutions comparables à aucun pays. Le mode de gouvernance est très spécifique. » Mais il n’est pas question que de technique, il est aussi question de culture.

« Il y a une culture du consensus et du compromis », dit Emmanuelle Reungoat. C’est un gouffre avec la culture française du conflit et son système majoritaire. C’est sans doute le pays où l’écart est le plus patent : difficile en France de justifier devant les électeurs ces « majorités au coup par coup », comme les appelle Mathieu Gallard.

C’est qui ?

C’est d’ailleurs l’un des paradoxes du Parlement européen : « Les grands partis ont dû s’allier pour obtenir plus de pouvoir au parlement », indique Emmanuelle Reungoat, et donc rendre la participation aux élections plus sexy. Résultat, « il est difficile de voir la différence entre une Union européenne de gauche et une Union européenne de droite », juge Bruno Cautrès, chercheur au CNRS et au Cévipof.

Non seulement, les électeurs français connaissent mal les politiques européennes, mais aussi les personnalités qu’ils envoient à Strasbourg et Bruxelles. « J’ai fait le test, sur les 74 députés européens élus en 2014, seuls huit ou neuf sont connus d’une majorité des Français. Et pour ce qui est de Jean-Marie Le Pen [qui a fait ses adieux au Parlement mi-avril], Brice Hortefeux ou Michèle Alliot-Marie, on peut dire que leur carrière d’élus est quand même plutôt derrière eux… », estime, sans concession, Mathieu Gallard.

Légitimité à voter

Bonne nouvelle, cette année, plusieurs listes de premier plan sont conduites par de nouvelles têtes : Manon Aubry à La France insoumise, Jordan Bardella au Rassemblement national, François-Xavier Bellamy pour Les Républicains et, dans une certaine mesure, Raphaël Glucksmann pour le PS, Nouvelle Donne et Place publique. Ça ne change rien, pour le sondeur de chez Ipsos. « Les Français sont ambivalents : il y a un rejet de la classe politique mais il n’y a pas d’enthousiasme autour des nouveaux. Leur notoriété est faible et de toute façon, quand on vote Rassemblement national, on ne vote pas pour Jordan Bardella tout comme quand on vote pour La République en marche, on ne vote pas pour Nathalie Loiseau… »

Dans ce contexte visiblement miné, qui est assez motivé pour, quand même, aller jusqu’au bureau de vote ? Vu la complexité du sujet, il faut déjà « se sentir compétent et légitime » pour voter, dit Emmanuelle Reungoat. Mais rien à voir avec l’opinion pro ou anti européenne, ce sont en fait plutôt les même que d’habitude qui votent. Aux européennes, le portrait des électeurs français passe par un « miroir grossissant » de participation habituelle, explique Bruno Cautrès. « Ce sont des gens bien intégrés, à tous les niveaux. Diplômés, urbains, personnes âgées… Des personnes qui ont des interactions avec d’autres », détaille Mathieu Gallard.

Emmanuelle Reungoat note quand même une surparticipation des agriculteurs, très concernés par la Politique agricole commune (PAC), des binationaux, des gens qui ont vécu à l’étranger… Mais ça ne pèse pas bien lourd.