VIDEO. Elections européennes: «Ce qui fait qu’on est européens, c’est notre aptitude à être différents»

INTERVIEW A l’approche des élections européennes, « 20 Minutes » vous propose quatre interviews d’intellectuels pour mieux comprendre les enjeux de l’Union. Le deuxième volet de ces entretiens, avec l'historienne de l'art Bénédicte Savoy, porte sur le patrimoine européen et notre histoire commune

Propos recueillis par David Blanchard

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Bénédicte Savoy est professeure à l'université technique de Berlin et au Collège de France.
Bénédicte Savoy est professeure à l'université technique de Berlin et au Collège de France. — Collège de France 2018
  • L’historienne de l’art Bénédicte Savoy travaille sur la muséographie et le patrimoine européen.
  • Si l’Europe possède une histoire complexe, « ce qui fait qu’on est européens, c’est notre aptitude à être différents, à vivre des conflits sans que ceux-ci nous conduisent à la catastrophe », estime-t-elle.
  • Aujourd’hui, la question de la relation au patrimoine traverse le continent, avec des réponses différentes, à l’exemple des polémiques sur la restitution des objets d’art africain.
Les élections européennes ont lieu le 26 mai 2019.

Professeure à l’université technique de Berlin et au Collège de France, Bénédicte Savoy est spécialiste de l’histoire de l’art comme histoire culturelle et de la question de la restitution des œuvres d’art. Son dernier cours au Collège de France portait sur l’année 1815, « Année zéro, l’Europe à l’heure des restitutions d’œuvres d’art ».

Elle est également l’auteure avec Felwine Sarr d’une mission d’études commandée par la Présidence de la République sur la question des restitutions du patrimoine africain, remis en novembre 2018 à Emmanuel Macron.

Peut-on parler de patrimoine européen, ou celui-ci reste-t-il un agrégat de patrimoines nationaux ?

Ce n’est pas l’un contre l’autre. Il ne faut pas non plus négliger des échelles intermédiaires, comme le patrimoine local. Il peut exister en Europe une identification locale très forte dans certaines villes, là même où l’échelle nationale n’existe pas. Ce n’est pas la Nation contre l’Europe. La représentation du patrimoine, c’est un tissage assez fin, fait aussi de conflits. Les musées sont un vrai lien entre différents pays européens. Un musée en Ecosse, à Paris, à Naples ou en Allemagne est souvent assez semblable. Il y a beaucoup de choses communes, même s’il existe des discours instrumentalisés qui s’appuient sur le patrimoine pour dire autre chose.

Une histoire commune est-elle indispensable à la création d’un espace de vie commun ?

C’est le fait de parler de ce qui nous lie, y compris des conflits. L’amitié franco-allemande par exemple est née de conflits. Mais il ne faut se forcer à croire qu’on est les mêmes. Ce qui fait qu’on est européens, c’est notre aptitude à être différents, à vivre des conflits sans que ceux-ci nous conduisent à la catastrophe. La communauté homogène n’existe pas en Europe, et la question des langues nous sépare de plus en plus. Mes étudiants allemands par exemple ne parlent plus français, et les Français n’apprennent plus l’allemand non plus. Il existe aussi une hiérarchie entre ceux qui parlent bien l’anglais, en Europe du nord, et ceux qui l’apprennent moins bien. Vivre l’Europe est aujourd’hui très facile pour les habitants privilégiés des grandes villes avec les low cost ou AirBnb. Cela crée une communauté, mais elle n’est pas homogène. Ceux qui ne sont pas mobiles ne sont pas assez soutenus pour en sortir.

La création des musées au 19e siècle marque-t-elle l’an 0 du patrimoine européen ?

En un sens, mais cela commence déjà avec les églises. Au Moyen-Âge, il y avait une grande mobilité des traducteurs, des artisans… Le musée a été un dispositif qui unifie beaucoup, mais il n’y avait pas le même type de collection partout. Au nord des Alpes, c’était l’art flamand et italien, au sud, l’art italien uniquement. L’idée de collection s’est répandue, avec des repères européens. Un esprit européen, je ne sais pas : j’évite d’essentialiser. Toutes les questions de colonisations font aussi que les collections se ressemblent à Londres, Paris ou Berlin. D’où un souci commun aujourd’hui : que faire de cet héritage acquis dans ces conditions ? Comment en parler ? C’est quelque chose qui lie les étudiants ici, à Berlin ou en Angleterre : ils sont moins prêts à accepter les discours des musées sans les remettre en question. Les mêmes questions de provenance de nos biens de consommation touchent aussi les musées.

Était-on plus européen au Moyen-Âge qu’aujourd’hui, avec une centralisation moindre et une vision commune du monde liée à la chrétienté ?

Pas qu’au Moyen-Âge, au 18e siècle aussi. On est devenu nationaux au 19e siècle, et il a fallu un siècle pour arriver au bout de ces nationalismes. Paris au 18e était très cosmopolite, y compris dans les « petits » métiers d’artisans, et cela s’est interrompu en partie au 19e. Même s’il faut toujours se méfier des discours : aujourd’hui, il y a des discours très nationalistes alors que la réalité est différente. Les familles turques par exemple sont très européennes, avec une partie en France, en Allemagne ou même au Canada, ce sont peut-être elles qui vivent le plus facilement cette Europe.

Notre vision de l’art est-elle commune, ou la relation est-elle différente selon que les pays aient été colonisateurs ou récemment indépendants ?

Si on prend l’exemple du débat sur la restitution du patrimoine africain à l’Afrique, le débat mené depuis l’Allemagne est très différent de celui qu’on connaît en France. Sans doute parce que l’Allemagne a aussi beaucoup perdu d’œuvres d’art au moment de l’époque napoléonienne ou de l’Armée rouge, la sensibilité y est plus grande au moment de rendre des biens pris par des violences de guerre au Nigéria, en Namibie ou en Tanzanie. La France en ayant assez peu perdu, il lui est sans doute plus difficile d’imaginer ce que peut vouloir dire d’être privé d’une partie de son patrimoine.

Peut-on imaginer une politique européenne commune de restitution de ces œuvres d’art, y compris au sein de l’Union européenne ?

Il faut faire preuve de bonne foi. Quand on parle de l’Afrique, on parle d’un continent presque totalement privé de ses œuvres d’art. La question n’est pas de rendre à chacun ce qui lui appartient, mais de rééquilibrer. Le plus beau musée du monde est au Caire. Rendre le buste de Néfertiti, actuellement à Berlin, n’a pas le même sens que pour l’Afrique noire qui n’a presque plus rien. Cela apparaît d’autant plus injuste que la jeunesse africaine n’a pas le privilège de la mobilité que possède la jeunesse européenne.

Ce mouvement des œuvres d’art participe-t-il à la création d’un esprit européen ?

Cela a contribué à un questionnement : à qui appartient quoi ? On est assez forts en Europe pour savoir manœuvrer des systèmes de coordonnés complexes. Ce qui fait l’Europe, c’est d’avoir des conflits comme celui entre la Grance-Bretagne et la Grèce sur les frises du Parthénon à Londres. C’est très spécifique à l’Europe ça, et cela fait deux siècles qu’on se pose ces questions.