ENA: La fermeture de l'école serait-elle un «mauvais coup» pour Strasbourg?

POLITIQUE Parmi les annonces qu'Emmanuel Macron aurait dû faire lundi soir devait figurer la suppression de l'Ecole nationale d'administration installée à Strasbourg

Alexia Ighirri

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l'Ena à Strasbourg
l'Ena à Strasbourg — A. Ighirri / 20 Minutes
  • La fermeture de l’ENA devait figurer parmi les annonces, finalement repoussées, d’Emmanuel Macron.
  • La fin de l’Ecole nationale d’administration, installée à Strasbourg, serait-elle un « mauvais coup » pour la capitale alsacienne?

« Papa, c’est quoi l’ENA ? », demande ce garçon, alors en visite à Strasbourg mercredi, en passant devant l’Ecole nationale d’administration. Son père pourrait lui répondre qu’il s’agit là d’une espèce en voie de disparition. Parmi les annonces qu'Emmanuel Macron aurait dû faire lundi figurait la fermeture de l’ENA, dont la délocalisation dans la capitale alsacienne avait été initiée en 1991.

Le bâtiment situé aux portes de l’emblématique quartier de la Petite-France à Strasbourg intrigue les touristes, s’arrêtant pour regarder à travers les grilles. Le sujet d’une possible suppression de l’école alimente les discussions des Strasbourgeois qui passent par-là : « Ah, Macron veut la fermer », glisse une habitante. « C’est comme ça, on verra bien », lâche une autre femme.

Le silence près de l’ENA

Elles sont un peu plus loquaces en tout cas que celles et ceux de l’autre côté des murs de l’ancienne prison Sainte Marguerite et lieu de culte des Hospitaliers de Saint Jean de Jérusalem. « On aime bien parler d’habitude mais on ne va rien dire aujourd’hui », répondent deux énarques croisés à la pause déjeuner. Impossible même de savoir si, comme Emmanuel Macron lors de son passage à l’ENA (2002-2004), et ses amis de la promotion Senghor, ils passent de bonnes soirées à l'Académie de la bière. Sollicitée par 20 Minutes, la direction de l’école nationale d’administration n’a pas répondu. De même pour la ville de Strasbourg qui ne souhaite pas réagir tant que l’annonce n’est pas officielle.

La suppression de l’ENA « serait un mauvais coup pour Strasbourg », reconnaît Olivier Becht, député (Agir) du Haut-Rhin qui était de la même promo qu’Emmanuel Macron à l’école d’administration. « L’attractivité de Strasbourg est faite de symboles comme l’ENA, le Parlement européen, le Conseil de l’Europe ou l’Institut national des études territoriales qui est souvent sous-estimé (l’INET, formant les cadres des collectivités locales). La décision de les délocaliser à l’époque a fait une partie de la renommée de la ville et de l’Alsace ».

L'extension de l'ENA à Strasbourg.
L'extension de l'ENA à Strasbourg. - A. Ighirri / 20 Minutes

« Un mauvais signal envoyé »

Sur le poids économique de l’ENA, le député haut-rhinois cite « une centaine d’agents, environ 150 élèves par promo. Ce n’est pas négligeable, parce qu’ils se logent en ville, ce sont des consommateurs… C’est sûr que ce n’est pas le même impact que si l’université de Strasbourg partait, la ville s’en remettra, mais c’est un mauvais signal envoyé. D’autant plus quand on lutte pour le maintien du siège du Parlement européen à Strasbourg ».

Bien que situés au plus près des élèves de l’ENA, les enseignes L’Académie de la bière et l’Abattoir café ne croulent pas sous la consommation des énarques. « Enfin, ce n’est pas marqué sur leurs fronts. Si un jour ils ne sont plus là, on notera peut-être une différence », note-t-on dans le premier bar. Adrien Chipot, gérant du second, voit « de temps en temps des élèves. Mais on ne vit pas grâce à eux. C’était différent à l’époque : les gens étaient là plus longtemps. On avait pleins de potes énarques qui venaient, on suivait les classes, on fêtait leurs intégrations et leurs départs. J’ai l’impression que c’est plus morcelé aujourd’hui ». Dans le quartier, on remarque qu’il y a plus de monde autour de l’ENA lors des Journées du patrimoine ou lors d’événements privés dans les locaux. On parle même d'« école fantôme ».

« On n’apprend pas grand-chose »

Concernant ce qu’il se passe à l’intérieur des murs, le député Olivier Becht et son homologue Bas-Rhinois Sylvain Waserman (MoDem/LREM) reconnaissent qu’il faut réformer l’école. « L’ENA est critiquée car elle forme les élites françaises, celles-là mêmes qui n’ont pas su voir la fin d’un modèle économique, social et environnemental et qui n’ont pas su en inventer un nouveau. Cette remise en cause a sa part de légitimité », juge Olivier Becht. D’autant qu’en plus, « on n’apprend pas grand-chose » à l’ENA, dixit le parlementaire : « A tel point que ma promo, qui est celle d’Emmanuel Macron aussi et qui avait été baptisée “promotion rébellion”, avait attaqué cette machine à classer qu’est l’ENA. On avait remis un rapport à la direction, expliquant que l’on n’apprenait pas assez au vu de l’investissement ».

Le député Sylvain Waserman garde un meilleur souvenir de ses deux années passées à l’ENA. Parce que « j’y suis entré à 38 ans, après une carrière professionnelle et de l’expérience du terrain », raconte-t-il. Sur ce point les deux Alsaciens se rejoignent : l’expérience et la confrontation au terrain sont nécessaires. Dans l’idée, les élèves de l’ENA pourraient « accumuler dix ans d’expérience avant leur entrée à l’école » ou « ne pas accéder aux grands corps de l’Etat immédiatement à la sortie de l’ENA, mais après plusieurs années dans la fonction publique », propose en résumé Sylvain Waserman. Ce dernier estime par ailleurs qu’il ne s’agit pas « du scénario simple de rayer l’ENA de la carte. Il pourrait y avoir une fusion avec l’INET ou d’autres grandes écoles. Peu importe l’acronyme, la mission de formation de la haute fonction publique persistera ».

Une nouvelle école du service public à Strasbourg ?

Sans l’ENA, Strasbourg sera-t-elle mise de côté dans le cadre d’un projet de refonte de la formation de la haute administration ? Pas forcément. L’Etat semble dessiner les contours d’une école du service public plus transversale et opérationnelle. « Il faudra toujours pouvoir former les fonctionnaires avant leur prise de poste puis en formation continue, donc le site de l’ENA de Strasbourg ne sera pas dévitalisé », souffle-t-on à 20 Minutes. Les locaux et le personnel sur place ainsi que la proximité avec les institutions européennes et avec l’INET placent Strasbourg au rang des villes prioritaires pour accueillir cette nouvelle école.

Selon cette même source, il pourrait aussi être question que le site de l’ENA héberge la formation des fonctionnaires appelés à occuper de hautes responsabilités. Ce cycle de haut niveau serait le passage obligé pour tous les dirigeants publics quel que soit leur ministère d’origine. Le site strasbourgeois ne touche aujourd’hui que certains ministères et fonctions. Les élèves de l’école de santé publique ou les magistrats, par exemple, en sont actuellement exclus.