VIDEO. Génocide au Rwanda: Macron lance une commission sur les responsabilités de la France, les associations sceptiques

COMMEMORATIONS La composition de la commission, la non-déclassification des archives et le peu d’implication d’Emmanuel Macron dans les commémorations du génocide font craindre aux associations un nouveau coup pour rien

Rachel Garrat-Valcarcel

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L'association Survie est allée interpeller Hubert Védrine, secrétaire général de l'Elysée pendant le génocide, devant ses bureaux.
L'association Survie est allée interpeller Hubert Védrine, secrétaire général de l'Elysée pendant le génocide, devant ses bureaux. — JACQUES DEMARTHON / AFP
  • Emmanuel Macron a nommé vendredi une commission de neuf historiens et historiennes qui va pouvoir accéder à des archives classifiées sur le rôle de la France pendant le génocide du Rwanda, en 1994, dont on commémore le quart de siècle dimanche.
  • Mais le périmètre et la composition de ladite commission fait déjà polémique : aucun spécialiste du génocide des Tutsis n’en sera.
  • L’association Survie et Ibuka, une association de rescapés, auraient préféré une déclassification pure et simple des archives pour les rendre publiques. Du coup, leurs espoirs dans les futures conclusions de la commission sont minces.

Dimanche, ça fera vingt-cinq ans que le génocide des Tutsis au Rwanda a commencé. En cent jours, entre 800.000 et 1 million de personnes ont été tuées par le pouvoir rwandais hutu. Quasiment depuis 1994, la France est soupçonnée d’avoir eu un rôle dans ces évènements, de par ses liens, anciens, avec le pouvoir hutu. Paris n’a jamais reconnu clairement de rôle, direct ou indirect, dans le génocide au Rwanda, malgré les enquêtes, de journalistes ou d’historiens, qui mettent en cause le pouvoir d’alors.

A l’occasion de ce 25e anniversaire du génocide, Emmanuel Macron a annoncé la formation d’une commission d’historiens qui doit faire la lumière sur le rôle de la France. La mission paraît ambitieuse : les neuf historiens auront accès à « l’ensemble des fonds d’archives français concernant le Rwanda, entre 1990 et 1994 (archives de la présidence de la République, du premier ministre, du ministère de l’Europe et des affaires étrangères, du ministère des armées et de la mission d’information parlementaire sur le Rwanda) » d’après la lettre de mission du président de la commission, Vincent Duclerc.

« Très sur le volet »

Julien Allaire, de l’association Survie, est au moins rassuré sur le périmètre de la commission. « Au moins on ne cherche pas s’il y a eu génocide ou pas », mais c’est à peu près tout. Pour lui et son association, qui alerte depuis trente ans sur les méthodes de la France en Afrique, avant même le génocide de 1994 donc, le fait que les archives ne soient pas purement et simplement déclassifiées et accessibles à toutes et tous pose problème.

« On donne accès à des gens triés sur le volet », dit Julien Allaire, qui doute donc de la marge de manœuvre de la commission et pointe « l’influence » de personnalités politiques ou militaires en place à l’époque dans ce choix.

« On se pose des questions »

Du côté d’Ibuka, l’association de survivants du génocide, qui a été reçue, à l’invitation d’Emmanuel Macron, à l’Elysée, vendredi, on veut attendre de voir. Jeanne Kayigirwa, rescapée elle-même et qui a vu le président de la République, ne veut « pas condamner avant » la commission à peine nommée. Mais quand même, le choix des historiens l’interroge. « Il n’y a pas de spécialistes de génocide du Rwanda, il n’y a pas de chercheurs rwandais… C’est étrange, on se pose des questions », dit-elle.

« On gagnerait du temps à avoir des historiens spécialistes », ajoute de son côté Julien Allaire. C’est que la composition de ladite commission fait polémique depuis déjà quelques semaines. Les deux principaux spécialistes français, Stéphane Audoin-Rouzeau et Hélène Dumas, en ont été écartés. « Emmanuel Macron nous a dit qu’il ne voulait pas de militants. Mais c’est une excuse ! On a tous des positions ! », s’insurge Jeanne Kayigirwa.

La justice en bout de piste ?

Alors, qu’attendre de cette nouvelle commission ? Julien Allaire espère que les associations et les rescapés seront entendus, que des spécialistes pourront quand même être auditionnés. Sans trop y croire, il espère que « le parquet pourra être saisi de cas concrets sur la base des archives, pour complicité de génocide ». Et, in fine, qu’une responsabilité de la France puisse être reconnue, même si Survie trouve que les preuves sont déjà là et qu’une nouvelle commission n’est pas forcément utile. « C’est sur le fonctionnement des institutions françaises qu’il doit y avoir des conséquences », estime-t-il.

Chez Ibuka, « on attend des réponses, pas juste de la com. Nous, ce que l’on veut, c’est la vérité et la justice », dit Jeanne Kayigirwa. En attendant, les survivants du génocide des Tutsis seraient bien preneurs de quelques symboles. « Emmanuel Macron ne sera pas à Kigali dimanche, ni à la cérémonie de commémoration à Paris », déplore la rescapée. Il y aura néanmoins une représentation gouvernementale, ce qui n’est plus arrivé depuis Rama Yade, sous Nicolas Sarkozy, il y a une dizaine d’années, rappelle Julien Allaire.

« On a demandé à Emmanuel Macron la création d’un monument national, visible et digne, on n’a même pas un bureau pour le moment. Seule la ville de Paris a fait quelque chose, dans le parc de Choisy (où aura lieu la commémoration dimanche) », explique Jeanne Kayigirwa. Le président de la République s’y est, semble-t-il, montré sensible, en annonçant à ses hôtes la création d’un groupe de travail opérationnel sur la question de la mémoire du génocide.