Marseille: «C'est Cronos qui dévore ses enfants!» Peut-on comparer la fin de règne de Gaudin à celle de Defferre?

POLITIQUE La fin de règne de Jean-Claude Gaudin ressemble, sur le plan politique, à celle de Gaston Defferre. Les deux hommes ont miné leur succession. Et tous les deux préfèrent prendre le pouvoir plutôt que l’exercer

Jean Saint-Marc

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Jean-Claude Gaudin aura dirigé Marseille pendant 24 ans, contre 32 ans pour Gaston Defferre.
Jean-Claude Gaudin aura dirigé Marseille pendant 24 ans, contre 32 ans pour Gaston Defferre. — SIPA et AFP
  • Comme Gaston Defferre, Jean-Claude Gaudin entretient un savant flou artistique sur sa succession, qu’il n’a pas vraiment préparée.
  • Jean-Claude Gaudin s’inspire beaucoup de l’ancien maire socialiste de Marseille, qui l’a fait rentrer au conseil municipal en 1965, à la faveur d’une alliance gauche-droite.
  • En attendant, la ville n’est plus vraiment dirigée, selon un opposant… et selon l’ancien poulain de Gaudin, Renaud Muselier.

Son chauffeur le dépose à 2,50 mètres de l’endroit où le ruban sera coupé. Jean-Claude Gaudin économise ses pas. Ses sorties médiatiques aussi : le maire de Marseille était, ce jour-là, très disponible pour les selfies… Beaucoup moins pour les interviews. « Ahlala… Jean-Claude, c’est une vraie rock star », lance une élue LR. L’amour rend aveugle, dit-on. Le militantisme aussi ? Elle n’a sans doute pas vu les tags « Gaudin assassin » ou « Gaudin, Bouteflika : même combat » qui ornent la porte d’Aix, à 50 mètres de l’îlot Velten, que le maire de Marseille inaugurait ce jour-là.

« Jean-Claude Gaudin est obsédé par l’image qu'il laissera auprès des Marseillais. Mais il partira sous les huées », pronostique un opposant, anonyme. « Avec sa mort accidentelle, Gaston Defferre a obtenu un hommage majeur, avec le fameux défilé sur le Vieux-Port, avec son chapeau noir. Sa mort a camouflé le dernier tiers de son mandat alors qu’il avait complètement abandonné Marseille », se souvient Renaud Muselier, président du conseil régional, ancien poulain de Jean-Claude Gaudin… Devenu un de ses principaux détracteurs :

Comme Defferre qui ne se préoccupait que du destin du PS au niveau national, Gaudin ne fait plus que de la politique boutiquaire, pas de la politique noble, où on construit quelque chose. Ça fait 10 ans que le vaisseau Marseille est en pilote automatique. Donc il se déglingue, et ça fait beaucoup de mal ! »

Cela fait quelques années que Jean-Claude Gaudin regarde ses successeurs se déchirer. Ils sont trois pour un poste : Martine Vassal, Bruno Gilles (le seul déjà en lice pour la mairie) et Renaud Muselier. « Jean-Claude Gaudin, c’est Cronos, reprend notre opposant anonyme. Il se rêve maître du temps… et il mange ses enfants ! » Ce fin observateur de la politique marseillaise croit savoir que Jean-Claude Gaudin considère Muselier, Vassal et Gilles « comme des bourgeois illégitimes ! » Gaudin, qui a ferraillé pendant 30 ans pour parcourir les 30 mètres qui séparaient son bureau de conseiller municipal de celui du maire, ne leur laissera pas le pouvoir : ils doivent le conquérir.

« Gaudin n’a pas de famille, il n’est pas dans la culture de la transmission »

« Gaudin, comme Defferre, ne veut pas de successeur. Sa femme, c’est Marseille. Jean-Claude n’est pas dans la culture de la transmission. Il n’a pas de famille, il se voit comme un patriarche, et ne lâchera jamais », analyse Renaud Muselier. Pour Benoît Payan, chef de file de l’opposition socialiste, il s’agit là de « phénomènes de cour », classiques en fin de mandat : « Il y a une vraie similitude avec la fin de mandat de Defferre. On a deux règnes d’une exceptionnelle longévité, six mandats pour Defferre, quatre pour Gaudin… Leur exercice du pouvoir était différent mais les fins de règne se ressemblent. Et dans les deux cas, la ville ne fonctionne plus à la fin. »

« C’est une configuration classique lors d’une fin de règne d’un grand notable local », embraye le politologue Gilles Pinson. Le trio Vassal-Gilles-Muselier lui évoque le duo Pezet-Sanmarco : « Defferre et son épouse Edmonde Charles-Roux veillaient à ne surtout pas trancher, ce qui a permis l’élection de Vigouroux, une sorte de pape de transition », sourit Pinson. Il rappelle que Gaudin, qui est rentré au conseil municipal en 1965 grâce à Defferre, s’est beaucoup inspiré de l’ancien ministre socialiste « en reprenant ses pratiques clientélistes, avec Force ouvrière [syndicat majoritaire au sein du personnel municipal et de la métropole], et en cooptant des leaders de communauté pour s’attacher les votes du groupe entier. »

Le réalisateur Jean-Michel Djian, auteur d’un documentaire​ sur la fin de règne de Gaston Defferre, estime que Jean-Claude Gaudin est dans un « mimétisme total par rapport à son prédécesseur. Son maître, en réalité. » Pour Djian, « Gaudin fait cette analyse très mitterrandienne : plus j’ai de successeurs, plus je garde le pouvoir ! » Le conquérir, le garder : c’est sa spécialité. Mais comme le glisse un opposant, «l’exercer, en revanche… Ça ne l’a jamais passionné.»