Edouard Philippe absent des questions au gouvernement au Sénat: «La réaction du Premier ministre est disproportionnée»

INTERVIEW Pour le politologue Stéphane Rozès, la décision d’Edouard Philippe « montre le grand agacement que provoque, chez l’exécutif, l’affaire Benalla »

Manon Aublanc

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Edouard Philippe, le 18 décembre 2018 à l'Assemblée nationale.
Edouard Philippe, le 18 décembre 2018 à l'Assemblée nationale. — CHAMUSSY/SIPA

Un fait rarissime dans l’histoire politique française. Le Premier ministre, Edouard Philippe, a décidé, ce jeudi, de boycotter les questions au gouvernement au Sénat, pour protester contre la décision de ce dernier de saisir la justice du cas d'Alexandre Benalla, mais également de trois proches d'Emmanuel Macron, a annoncé son entourage en début d’après-midi.

Quelques minutes avant la séance, le porte-parole du gouvernement, Benjamin Griveaux, avait qualifié la décision du Sénat d’acte « politiquement bas et moralement très grave », en fustigeant « un tribunal politique ». Ce jeudi, le bureau du Sénat a décidé de saisir la justice du cas d'Alexandre Benalla, l’ancien collaborateur de l’Elysée, mais aussi de ceux de trois hauts responsables de la présidence mis en cause dans le rapport accablant de sa commission d'enquête.

« Je ne suis en guerre contre personne. Pas contre l’Elysée et personne d’autre. Le sujet est d’une autre nature. C’est simplement l’application du droit, rien que le droit, tout le droit », a répondu Gérard Larcher, le président du Sénat, peu après l’annonce du Premier ministre. Pourquoi Edouard Philippe a-t-il pris cette décision ? Les tensions entre le Sénat et le gouvernement vont-elles continuer ? Pour répondre à ces questions, 20 Minutes a interrogé Stéphane Rozès, président de la société de conseil CAP (Conseils, analyses et perspectives), enseignant à Sciences-Po et HEC

Pourquoi Edouard Philippe a-t-il pris cette décision ? A qui s’adresse son geste ?

L’exécutif estime que le Sénat a pris une décision purement politique en mettant en cause, en plus d’Alexandre Benalla et de Vincent Crase, trois proches du premier cercle du président de la République. Mais la réaction du Premier ministre est disproportionnée. Elle rajoute de la peine à la peine et elle montre surtout le grand agacement que provoque, chez l’exécutif, l’affaire Benalla, synonyme de rupture du lien entre Emmanuel Macron et les Français. L’exécutif pensait que le Grand débat national permettrait de tourner la page de cette affaire et de renouer le lien avec la population. Le Premier ministre a envoyé un message clair et symbolique à l’opinion publique : le Sénat a outrepassé ses prérogatives et n’a pas respecté le principe de séparation des pouvoirs.

La décision d’Edouard Philippe est-elle un geste fort ou la marque d’une faiblesse politique ?

C’est clairement une marque de faiblesse. Quand on a quelque chose à dire, à reprocher, on monte à la tribune et on s’exprime. On ne peut pas en appeler au sens des responsabilités du Sénat quand, soi-même, on ne veut pas participer à un rendez-vous traditionnel, où l’exécutif doit venir rendre des comptes. Le gouvernement ne doit pas faire la politique de la chaise vide.

Comment pourraient évoluer les relations entre le Sénat et l’exécutif ?

La tension entre l’exécutif et le Sénat devrait rapidement baisser. Le Premier ministre a voulu marquer, symboliquement, le coup et montrer son désaccord. Quant au Sénat, il a simplement voulu rappeler qu’il est pleinement dans son rôle, celui du contre-pouvoir de l’exécutif. Une fois l’instant passé, tout le monde va se détendre, car c’est dans l’intérêt de tous. L’exécutif a intérêt à montrer qu’il fonctionne correctement et qu’il connaît les droits du Sénat. Le Sénat, lui, a intérêt à aller au-delà des tensions. Car à l’issue du Grand débat national, le président va tirer les conclusions et pourrait envisager des réformes institutionnelles, notamment concernant le Sénat. Ce n’est pas le moment pour le Sénat de rentrer en guerre avec le président.