Quels sont les risques d'une crise politique algérienne pour la France?

CONTESTATION Si Paris garde le silence face à la crise politique qui frappe l'Algérie, une dégradation de la situation pourrait fortement influer sur la France

Manon Aublanc

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Des centaines de milliers d’algériens ont manifesté contre un cinquième mandat d'Abdelaziz Bouteflika et pour un changement politique, à Alger le 1er mars 2019.
Des centaines de milliers d’algériens ont manifesté contre un cinquième mandat d'Abdelaziz Bouteflika et pour un changement politique, à Alger le 1er mars 2019. — PPAGENCY / SIDALI DJARBOU/SIPA
  • Le 3 mars dernier, Abdelaziz Bouteflika, à la tête de l’Algérie depuis 1999, a déposé sa candidature à la prochaine élection présidentielle. Mais depuis 2013, l’homme de 82 ans est très affaibli par les séquelles d’un AVC.
  • L’annonce de sa candidature a déclenché une contestation sans précédent dans le pays, où les manifestations se succèdent pour demander le retrait de sa candidature.
  • Une crise politique en Algérie fait craindre des répercussions géopolitiques majeures pour la France.

Alors que le peuple algérien manifeste depuis plusieurs semaines contre un éventuel cinquième mandat du président Abdelaziz Bouteflika, du côté de l’Elysée et du Quai d’Orsay, on n’est pas loin du silence radio. Si Paris surveille de très près la situation de l'ancien département français, pas question d’intervenir pour autant, au risque d’être accusé d’ingérence.

Emmanuel Macron n’a fait aucun commentaire officiel, Jean-Yves Le Drian, le ministre des Affaires étrangères, s’est contenté d’appeler à « laisser le processus électoral se dérouler », quant à Edouard Philippe, le Premier ministre, il a simplement assuré que la France respectait pleinement « la souveraineté du peuple algérien ». Preuve que le dossier algérien reste ultrasensible.

Emmanuel Macron s’est entretenu au téléphone avec Xavier Driencourt, l’ambassadeur de France en Algérie, la semaine dernière. Le chef de l’Etat lui a demandé de faire un aller-retour à Paris, pour un point sur la situation avec le Quai d’Orsay. Et pour cause, si la situation dégénère, la France pourrait être fortement affectée.

La crainte d’une « submersion migratoire »

Face à la contestation du peuple, une partie de la classe politique française a déjà brandi la menace d’une immigration massive d’Algériens en Europe, et notamment en France. « Une déstabilisation du régime algérien entraînerait une submersion migratoire sans précédent sur l’Europe, donc c’est l’affaire de la France », a expliqué Jordan Bardella, la tête de liste du Rassemblement national aux prochaines élections européennes, ce vendredi, au micro de France 2.

Mais du côté des spécialistes de l’Algérie, on ne croit pas beaucoup à ce scénario. « A chaque crise en Afrique, on brandit cette menace, mais il y a très peu de risque d’afflux migratoire », estime Saad Khiari, chercheur associé à l’IRIS, spécialiste de l’Algérie. Une opinion partagée par Raphaëlle Branche, historienne, spécialiste de la guerre d’Algérie : « Les gens ne seraient pas dans la rue s’ils voulaient partir du pays. Ils manifestent pour changer les choses dans leur pays. Les Algériens qui sont arrivés en France dans les années 1990 étaient des personnes menacées de mort. Aujourd’hui, c’est un tout autre schéma, c’est une situation qui n’a rien à voir. »

Des relations diplomatiques fortes, profondes et historiques

Du côté des relations diplomatiques, le gouvernement français marche sur des œufs. Entre devoir de réserve et crainte d’instabilité, la France est bien loin d’être dans une position confortable. Si le silence de Paris peut être interprété comme un soutien implicite au pouvoir algérien en place, toute prise de position en faveur du peuple pourrait être vue par le régime comme une tentative d’ingérence.

Mais pour Saad Khiari, il n’y a peu de risque que les rapports diplomatiques entre les deux pays se détériorent : « La relation entre les deux nations ne va pas bouger, même en cas de crise. Ce sont des liens tellement forts, profonds et historiques qu’il ne se passera rien, car aucun des deux pays n’a intérêt à ce que les relations changent ou qu’elles s’aggravent. »

Près de 5 milliards d’euros d’échanges économiques

L’apparition d’une crise politique en Algérie, c’est aussi le risque d’une dégradation des relations économiques. Et pour cause, les échanges bilatéraux représentant près de 5 milliards d’euros, la stabilité du pays est essentielle pour Paris. La France est le premier investisseur et employeur étranger en Algérie et importe près de 10 % du gaz algérien. Mais pour Saad Khiari, aucun des deux pays n’aurait intérêt à voir leur relation changer : « Ce sont les liens économiques entre deux pays qui déterminent la relation diplomatique qu’ils entretiennent. Et ces intérêts économiques sont tellement énormes et imbriqués que les deux pays chercheront toujours à maintenir un équilibre. »

L’un des derniers remparts contre le terrorisme au Sahel

Du côté de la coopération militaire, c’est la stabilité de la coopération antidjihadiste au Sahel qui inquiète. Partageant ses frontières avec le Mali, le Niger et la Libye, l’Algérie fait office de rempart contre le terrorisme djihadiste observé dans la bande sahélienne, où près de 4.500 soldats français de Barkhane sont déployés.

Si bien qu’une crise politique en Algérie, qui pourrait déstabiliser tout le fonctionnement du pays, est prise très au sérieux par les autorités françaises qui craignent que la coopération engagée sur le terrain, pour lutter contre le terrorisme, ne soit remise en cause.