Non, un migrant «fraîchement débarqué» n’est pas plus avantagé qu’un retraité (malgré les explications de Marine Le Pen)

FAKE OFF Une affirmation de Marine Le Pen sur les avantages des migrants récemment arrivés en France par rapport aux retraités a donné lieu à des articles de fact-checking puis à une réponse de l'intéressée

Alexis Orsini

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Marine Le Pen, présidente du Rassemblement national, le 14 février 2019.
Marine Le Pen, présidente du Rassemblement national, le 14 février 2019. — Alain ROBERT/Sipa/SIPA
  • Selon la présidente du Rassemblement national (RN), un migrant récemment arrivé en France bénéficie de plus d'aide financière qu'un retraité ayant travaillé toute sa vie.
  • L'affirmation, lancée ce week-end, a donné lieu à de nombreux articles de fact-checking démontrant qu'elle était fausse. Puis à une réponse de Marine Le Pen, qui maintient ses propos.
  • Ceux-ci restent néanmoins inexacts, malgré les arguments qu'elle avance dans un long texte.

« Est-il normal qu’un migrant fraîchement débarqué puisse toucher davantage qu’un retraité modeste qui a travaillé et cotisé toute sa vie ? »

Depuis qu’elle a été prononcée par Marine Le Pen, dimanche 24 février lors d’un meeting politique (à 53’20 ci-dessus) à Caudry (Nord), cette phrase a donné lieu à de nombreux articles de fact-checking démontrant son inexactitude. Et, dans la foulée, à un « droit de réponse » de la présidente du Rassemblent national (RN), qui invoque plusieurs arguments et exemples liés à l’allocation au demandeur d’asile (ADA) et à l’allocation de solidarité aux personnes âgées (Aspa) censés prouver la véracité de son affirmation, malgré la « réaction indignée et moutonnière des médias ».

FAKE OFF

Depuis 2015, un migrant majeur arrivé en France et qui peut attester de sa demande d’asile est éligible à l'Allocation au demandeur d’asile (ADA).

En attendant de pouvoir légalement travailler (au bout de neuf mois), il a donc le droit, à condition d’en faire la demande, à cette allocation de 6,80 euros par jour s’il est seul. Soit 210,80 euros pour trente jours. Un montant auquel il faut ajouter 7,40 euros journaliers s’il ne dispose pas d’hébergement, ce qui aboutit, au mieux, à un total de 426 euros pour trente jours.

Très loin, donc, des 868,20 euros auxquels ont droit les retraités de 65 ans ou plus aux revenus modestes grâce à l’Allocation de solidarité aux personnes âgées (Aspa, dont une augmentation est prévue en 2020), à condition là aussi d’en faire la demande. Cette aide permet de garantir ce minima social mensuel, en venant s’ajouter aux revenus personnels du retraité concerné : s’il dispose d’un revenu de 600 euros, il aura ainsi droit à 268,20 euros d’Aspa pour atteindre ce plafond maximum.

En pratique, les étrangers arrivés en France de plus de 65 ans ont également droit à l’Aspa, mais sous certaines conditions : ils doivent notamment disposer depuis « au moins 10 ans » d’un titre de séjour les autorisant à travailler. Une condition dont sont toutefois exemptés les réfugiés, qui peuvent donc eux aussi bénéficier du même montant que les retraités – puisque leur statut de réfugié signifie qu’ils n’ont plus droit à l’ADA, réservée aux demandeurs d’asile dont le dossier n’a pas été examiné. Ils ne touchent donc pas plus d’argent qu’un retraité qui a travaillé toute sa vie, mais, au mieux, la même somme, contrairement à ce qu’affirme Marine Le Pen.

Et ils sont en outre très peu nombreux dans ce cas, comme le souligne Pierre Henry, délégué général de l’association France terre d’asile (FTA) : « Le nombre de réfugiés de plus de 65 ans qui correspond aux critères de ce minima social est très faible, il est de moins de 1.000 en 2018. »

Une liste d’avantages dont bénéficient les migrants… comme les retraités

Dans son « droit de réponse », Marine Le Pen maintient toutefois son propos en commençant par grossir légèrement le montant d’ADA reçu par un demandeur d’asile seul : « Afin de mieux comparer les situations respectives d’un retraité qui, normalement, n’est pas logé en hébergement d’urgence, il faut prendre en compte celle d’un demandeur d’asile qui n’en bénéficie pas non plus et touche donc 7,4 euros par jour (sur 30 jours en moyenne) soit 229,4 euros pour un total de 433 euros (204 [6,80 euros multiplié par 30 jours] + 229 [7,40 euros qu’elle a choisi de multiplier par 31 jours au lieu de 30 pour obtenir un montant plus élevé que les 426 euros auxquels elle devrait aboutir en gardant la même durée d’exemple]) ».

Marine Le Pen liste ensuite d’autres avantages dont peuvent bénéficier les migrants sous la forme non pas d’allocations mais de prestations sociales afin de dénoncer ce prétendu traitement de faveur : « S’ajoute à cela la gratuité totale des soins à travers l’AME [l’aide médicale de l’Etat], la quasi-gratuité (et même parfois la gratuité totale) des transports publics dans les grandes agglomérations. On me rétorquera que les retraités modestes ont également le droit à la CMU et à des avantages sur le transport. Certes, mais une partie des retraités modestes ne l’est pas assez pour toucher la CMU ; quant aux subventions aux transports, les retraités n’y sont en général éligibles qu’à partir de 75 ans… »

Les étrangers en situation irrégulière peuvent effectivement faire une demande d’AME et ainsi obtenir, pendant un an, une prise en charge à 100 % de leurs soins sans avancer de frais médicaux – ainsi que d’une réduction de 50 % dans les transports en Ile-de-France (mais pas de la gratuité). Et les retraités modestes ont bien droit à la CMU-C (et pas à la CMU, aujourd’hui connue sous le nom de Puma pour Protection universelle maladie, attribuée sans condition de ressource), comme le souligne Marine Le Pen.

Toutefois, les retraités « pas assez [modestes] » pour toucher cette couverture maladie universelle complémentaire peuvent à la place bénéficier de l’ACS (aide au paiement d’une complémentaire santé).

La présidente du RN omet en effet de manière bien commode d’évoquer cette aide « réservée aux personnes dont les ressources sont légèrement supérieures au plafond d’attribution de la CMU-C » et qui donne droit pendant un an « à une aide financière pour payer [un] contrat de complémentaire santé », à hauteur de 550 euros pour les bénéficiaires de 60 ans et plus, également exemptés d’avance de frais médicaux.

De plus, si les subventions dans les transports varient selon les villes, les retraités y ont plus souvent droit à partir de 60 ou 65 ans qu’à 75 ans, contrairement à ce qu’elle affirme. Là encore, les migrants ne sont donc pas avantagés par rapport aux retraités, mais au mieux bénéficiaires du même type de dispositifs sociaux.

L’argument des aides « non monétaires »

« S’ajoutent à ces aides publiques considérables, les nombreuses aides non monétaires (alimentaire, vêtement, etc.) fournies par les associations, beaucoup plus mobilisées sur les migrants que sur les retraités pauvres » ajoute la présente du Rassemblement national, en recourant à un argument qui s’éloigne clairement de son affirmation initiale (le fait qu’un migrant récemment arrivé en France « touche davantage » d’aide financière qu’un retraité).

Enfin, Marine Le Pen conclut son argumentation en s’offusquant d’une différence majeure parmi les bénéficiaires de l’Aspa : « Ainsi, sur la simple base d’une présence en France depuis dix ans, les étrangers qui n’ont jamais cotisé en France peuvent bénéficier de l’Aspa dans sa totalité (868 euros) sans avoir à se soucier de l’impact sur leur succession, puisque dans la réalité ils n’ont aucun bien en France. Sur la même base, les retraités français qui ont touché l’Aspa devront eux la rembourser au moment de la succession. »

Outre le fait que les « retraités français » cités n’ont pas nécessairement travaillé ou cotisé non plus (ces conditions n’étant pas requises pour percevoir cette allocation), elle oublie de préciser que les sommes versées au titre de l’Aspa sont récupérables sur la succession uniquement si son actif net dépasse 39.000 euros (en métropole).


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