Loi «anti-casseurs»: «On aurait dû se passer de cette loi», estime la députée LREM Sonia Krimi

INTERVIEW Sonia Krimi, députée LREM de la Manche, aimerait convaincre ses collègues de la majorité de voter contre la loi anti-casseurs, présentée mardi à l’Assemblée

Propos recueillis par Thibaut Le Gal

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La députée de la majorité Sonia Krimi (LREM)
La députée de la majorité Sonia Krimi (LREM) — PATRICK KOVARIK / AFP

La loi « anti-casseurs » crée des remous au sein de la majorité. L’ensemble de ce texte, déjà adopté au Sénat en octobre en première lecture, sera soumis à un vote solennel de l’Assemblée nationale mardi, avant un retour au palais du Luxembourg. Mais cette réponse législative aux violences issues des manifestations de « gilets jaunes » est vivement critiquée. Au sein de La République en marche, une vingtaine de députés serait prête à s’abstenir. Sonia Krimi, élue LREM de la Manche aimerait convaincre ses collègues de voter contre.

Allez-vous voter contre cette loi dite « anti-casseurs » ?

Je ne souhaite pas être celle qui vote, seule, contre cette loi. Si c’était le cas, le débat se cristalliserait sur moi, et pas sur le fond du texte. C’est pourquoi je vais discuter avec mes collègues ce lundi et tenter de convaincre le plus de députés possible de la majorité de voter contre avec moi. On pourrait s’abstenir et sortir ensemble une tribune commune contre le texte, ce sera peut-être le cas, mais ça ne changera pas le résultat : les « gilets jaunes » et les Français ne lisent pas les tribunes, ils n’y croient plus, et la loi sera votée. Nos inquiétudes ne seront pas inscrites dans la loi.

Qu’est-ce qui vous gêne dans cette loi ?

Tout l’article 2 [qui permet aux préfets de prononcer des interdictions de manifester à l’encontre d’individus représentant « une menace d’une particulière gravité pour l’ordre public »]. Demain, un préfet pourra décider du droit ou non de manifester de quelqu’un. Mais le préfet est sous l’ordre de qui ? Le droit de manifester, comme celui de la liberté de la presse ou la loi 1905 sont fondamentaux dans notre République.

Je m’interroge donc sur le sens de ce vote : quelle image la majorité veut-elle donner ? Au moment où nous sommes tous sur le terrain, pour organiser des grands débats, on vote une loi anti-casseurs qui ne vient même pas de notre majorité ? Ça me rappelle les lois de circonstances du quinquennat Sarkozy : A chaque incident, une loi. Ce n’est pas ma vision de la République.

Plusieurs voix se sont élevées contre ce texte, dénonçant une « loi liberticide ». Est-ce votre avis ?

Je rejoins ces voix-là en disant : « attention ». Emmanuel Macron est aujourd’hui à la tête de l’Etat. Mais on ne sait pas qui demain sera président. Notre République distingue trois pouvoirs clairs. Pourquoi enlever un pouvoir judiciaire pour le donner à l’exécutif ? C’est totalement aberrant. Dans la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789, l’article 10 dit déjà que la manifestation ne doit pas troubler l’ordre public. C’est également le cas dans les textes européens. Appliquons donc la loi existante, ou faisons des circulaires mais pourquoi vouloir la changer ? Le Parlement n’est pas là pour faire du service après-vente. Ce type de lois, qui répond à des événements, sans vision ni réflexion, ne structure pas la société, bien au contraire.

Pensez-vous, comme certains ministres, qu’une partie des « gilets jaunes » menace la République et veut « renverser le gouvernement » ?

La réalité, c’est que la majorité des « gilets jaunes » sont pacifiques. Je rejoins [le député LREM] Aurélien Taché quand il dit que nos institutions ne sont pas menacées par ce mouvement. Il faut arrêter ce type de messages. Ce n’est pas parce qu’on a cassé une porte, qu’il y a eu des tags sur l’Arc de Triomphe, et que ces images ont traumatisé des gens, qu’il faut répondre à la violence par la violence. Je ne légitime pas cette violence, bien sûr, mais il existe aussi une autre violence : celle du manque d’argent, du sentiment d’humiliation, de ne pas avoir de médecin à proximité, etc. Les personnes qui pleurent sur une porte cassée, c’est bon… On aurait dû se passer de cette loi, car elle ne répond pas à l’urgence du moment.

Est-ce que cette loi dévoile un malaise au sein de votre majorité ?

Non, cette loi, comme la loi asile et immigration, ou celle sur la bioéthique divise aussi dans la société. On a voulu un groupe majoritaire divers, c’est normal d’avoir des convergences d’avis et divergences de méthode.

Avec cette position, ne craignez-vous pas l’exclusion du groupe LREM ?

Non, car je vais échanger avec notre président de groupe et mes collègues. Il y a une cohérence à trouver. Et cette loi ne vient pas de notre majorité [mais d’une proposition de loi sénatoriale LR à l’origine].