Grand débat national: Malgré les efforts de Macron, les maires gardent leurs distances

ELUS LOCAUX Emmanuel Macron veut qu’ils jouent « un rôle essentiel », mais de nombreux maires restent sceptiques sur l’organisation du grand débat national…

Laure Cometti (avec T. L. G.)

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Emmanuel Macron devant 653 maires normands, le 15 janvier 2019 à Grand Bourgtheroulde dans l'Eure.
Emmanuel Macron devant 653 maires normands, le 15 janvier 2019 à Grand Bourgtheroulde dans l'Eure. — Ludovic MARIN / AFP
  • L’exécutif souhaite associer les 35.000 maires de France à l’organisation du grand débat national, du 15 janvier au 15 mars 2019.
  • Pour des raisons logistiques ou politiques, de nombreux édiles restent sur leurs gardes.
  • Les maires, en première ligne pour recevoir les revendications des Français, s’inquiètent de l’issue que donnera le gouvernement à cette consultation lancée afin de sortir de la crise des « gilets jaunes ».

Pour lancer son grand débat national, Emmanuel Macron a choisi un public de 653  maires normands. La rencontre a duré plus de six heures mardi à Grand Bourgtheroulde dans l’Eure. C’est la première d’une série de déplacements régionaux pour discuter avec des édiles, notamment ceux du Lot, vendredi, à Souillac. S’il ne ménage pas ses efforts à l’attention des élus locaux, c’est parce que le président mise sur eux pour participer à la consultation nationale.

« Les maires auront un rôle essentiel car ils sont vos élus et donc l’intermédiaire légitime de l’expression des citoyens », écrivait-il dans sa lettre aux Français publiée dimanche. Par souci politique ou pratique, de nombreux édiles prennent cette invitation avec des pincettes.

Un début de mandat compliqué entre Macron et les maires

« Chez nous, il y a toutes les tendances : des plus enthousiastes aux plus réservés », constate André Robert, délégué général de l’Association des petites villes de France (APVF). Parmi les réticents, certains « craignent un certain mélange, à un an des municipales : des débats peuvent être lancés par leurs opposants. D’autres font valoir qu’ils organisent déjà des débats locaux toute l’année, et il y a ceux qui regrettent que les maires aient été beaucoup ignorés depuis un an et demi. Maintenant qu’on a besoin d’eux, on les rappelle », énumère-t-il.

Les relations entre Emmanuel Macron et les élus locaux étaient en effet loin d’être au beau fixe depuis le début de son mandat. « Il fait appel aux maires parce qu’il en a besoin », estime Philippe Laurent, maire UDI et vice-président de l’Association des maires de France (AMF). « Je rappelle qu’il n’est pas venu au Congrès [de l’AMF], et que, lorsque nous avons envoyé des propositions au gouvernement, nous n’avons pas eu d’accusé de réception ».

Enthousiasme ou service minimum ?

De nombreux maires se contenteront de « faciliter » les débats locaux. « Chacun son travail. Je veux bien être facilitateur, mettre à disposition une salle, mais je n’organiserai pas de débat », prévient Laurence Bussière, maire sans étiquette de Daubeuf-la-Campagne. Présidente de l’Association des maires ruraux de l’Eure, elle a collecté les cahiers de doléances du département et les a remis au chef de l’Etat lundi. « C’est un sacré travail. On ne nous donne pas d’argent en plus pour cette mission, pour nous c’est toujours du bénévolat, et c’est avec cœur qu’on le fait, mais la question des moyens et du temps n’est pas anecdotique », souligne-t-elle. Certaines grandes villes ont déjà lancé leur plateforme en ligne pour ce débat, comme Lille ou Reims. Mais la logistique peut être compliquée, « surtout dans les petites communes », indique-t-on à l’APVF.

Au-delà des craintes politiques et matérielles, les édiles sont soucieux de préserver leur relation avec leurs administrés. Selon la dernière enquête du Cevipof, le maire est de loin le représentant politique en qui les Français ont le plus confiance (58 % en décembre 2018, contre 31 % de confiance envers le député, et 23 % pour le président). « On a un peu l’impression que le gouvernement veut utiliser les maires car ils sont encore les moins rejetés par la population », lâche Pierre Mouraret, maire communiste de Dives-sur-Mer. « Je ne veux pas que nous soyons manipulés pour que le gouvernement gagne du temps et étouffe la crise des "gilets jaunes" ».

« Ce débat peut nous retomber dessus »

D’où la volonté de conserver une certaine distance avec ce débat lancé au sommet de l’Etat. « Nous serons des facilitateurs, car nous sommes républicains. Mais nous ne partageons pas la responsabilité du gouvernement », insiste André Robert de l’APVF. « Ce débat peut nous retomber dessus : si on organise des réunions locales mais qu’il ne se passe rien ensuite, on pourra nous dire qu’on n’a pas fait notre boulot », s’inquiète Laurence Bussière.

« Les gens veulent des réponses concrètes sur le pouvoir d’achat, la justice fiscale, la défense des services publics », observe Pierre Mouraret dans sa commune, où une réunion publique initiée par des « gilets jaunes » a rassemblé 400 personnes, avant le grand débat. « Or le gouvernement propose de débattre de sujets très variés, j’ai peur qu’il n’en sorte rien, que cela repousse la réponse du président aux revendications sur le pouvoir d’achat », s’inquiète le maire du Calvados.

Tous les maires interrogés par 20 Minutes se rejoignent sur une inquiétude : que fera le gouvernement à l’issue de ces deux mois de concertation ?  Le flou sur ce point explique bien des réticences. « Nous avons posé la question importante des restitutions, nous n’avons pas eu de réponse », regrette Philippe Laurent de l’AMF. Cette question inquiète aussi l’APVF : « Rien ne serait pire que ne rien faire. » Les deux organes sont partisans d’une conférence finale pour synthétiser les opinions exprimées lors du débat. Mais pour l’heure, l’exécutif ne précise pas son plan post-débat. En revanche, Sébastien Lecornu a prévu de rencontrer une trentaine de maires jeudi, pour les « mobiliser ».