«Gilets jaunes»: La Réunion n'a pas attendu le grand débat national pour s'essayer à la démocratie participative

MOBILISATION La création d'un conseil consultatif citoyen (CCC) a été lancée dès le 30 novembre...

Julie Bossart

— 

La Kaz du peup réyoné, l'un des fiefs des «gilets jaunes» réunionnais, installée au pied de la préfecture de Saint-Denis, chef-lieu de La Réunion.
La Kaz du peup réyoné, l'un des fiefs des «gilets jaunes» réunionnais, installée au pied de la préfecture de Saint-Denis, chef-lieu de La Réunion. — JBossart
  • L’organisation du grand débat national reste un mystère pour Stéphane Fouassin, le président de l’Association des maires du département de La Réunion (ADMR). Démarrée sur les chapeaux de roue le 17 novembre, la contestation sociale dans l’océan Indien s’est essoufflée avec l’arrivée des fêtes de fin d’année et les grandes vacances d’été austral.
  • Il reste encore plusieurs « points de vie » sur différents ronds-points de l’île, où des « gilets jaunes » cherchent à retrouver une dynamique. Organiser une journée de mobilisation par semaine, comme en métropole, serait une option.
  • La région, elle, a engagé un processus de démocratie participative unique en France : la création d’un conseil consultatif citoyen (CCC), dont l’avis sera pris en compte par les collectivités, promet le président la région, Didier Robert.

A La Réunion aussi, c’est le grand flou sur le grand débat national. Et pas parce que près de 10.000 km séparent le plus peuplé des territoires ultramarins de la métropole.

Ce lundi matin à la veille du début de la consultation voulue par le chef de l’Etat pour sortir de la crise des « gilets jaunes », Stéphane Fouassin concède n’avoir « toujours aucun détail » sur la tenue des échanges qui doivent avoir lieu, entre autres, dans les mairies. Et quand bien même, sous-entend le président de l’Association des maires du département (ADMR).

« Soyons honnêtes, je ne pense pas que les "gilets jaunes" iront jusqu’à la mairie pour écrire dans des cahiers de doléances. » Pour des questions pratiques : certaines villes de La Réunion sont en effet très étendues et mal desservies. Le maire de Salazie, commune rurale de 7.000 habitants située dans le centre nord-est de l’île, en plein cœur du cirque naturel du même nom, prend pour exemple, un peu sur le ton de l’ironie, les habitants d’un autre cirque naturel, celui de Mafate, dans l’Ouest, accessible… uniquement à pied ou en hélicoptère.

« On nous noie dans un grand débat »

Pour l’élu proche de Didier Robert (Objectif Réunion, ex-LR), président du conseil régional, « ça ne sert à rien de vouloir refaire le monde en nous noyant dans un grand débat. Les "gilets jaunes" sont organisés en microrégions, avec chacune des revendications spécifiques. Ces revendications, on les connaît déjà, car, nous, les maires, nous sommes nous-mêmes des cahiers de doléances. Les habitants qui ont besoin d’aide, pour un travail ou pour un logement, on les reçoit chaque jour dans nos mairies. Et leurs besoins, on les a transmis il y a déjà bien longtemps au président Macron ou aux ministres de passage sur l’île. »

Cet accès de ressentiment envers l’exécutif passé, Stéphane Fouassin finit toutefois par admettre « qu’on ne loupera pas cette échéance [du grand débat]. C’est une chance d’être écoutés. Etre entendus, c’est une autre histoire. »

« Ici, les gens sont très divisés »

Le flou, Isabelle Grondin, elle aussi, est en plein dedans. « Le grand débat ? Je n’ai aucune idée de la façon dont ça va se passer, d’autant plus que les gens, ici, sont très divisés. » « Gilet jaune » de la première heure, cette infirmière libérale de 48 ans explique avoir choisi de remiser le veston il y a quelques semaines. Car trop accaparée par ses quatre enfants et ses patients disséminés dans l’ouest de l’île, car trop déçue de la tournure prise par le mouvement. « Le créole, il aime le manger cuit [avoir tout dans son assiette sans apprendre à cuisiner]. Du coup, le mouvement s’est essoufflé. »

Comme en métropole, la contestation a pris à La Réunion dès le 17 novembre, mais avec une ampleur et une intensité inédites. Et puis, les grandes vacances d’été austral et les fêtes de fin d’année sont arrivées. La religion tenant une place importante dans la culture réunionnaise, beaucoup ont « met côté nout problèm é nou fé la fet », lançait une gramoune (grand-mère) au micro de la très populaire radio Freedom le 17 décembre. Ce jour-là, d’ailleurs, les derniers barrages de l'île étaient levés. Quelques « poches de résistance » sont toutefois restées bien visibles, a constaté 20 Minutes.

Une Marche des possibles à travers toute l’île

Ici à la Kaz du peup réyoné, au pied de la préfecture de Saint-Denis, le chef-lieu, là au rond-point de Manapany, sur la commune de Saint-Joseph, à l’extrême sud de l’île… Certains « gilets jaunes » se sont même élancés le 26 décembre dans une Marche des possibles à travers toute l’île. Le but : « Met en l’air ceux qui font La Réunion autrement », selon Martine Nourry, l’une des organisatrices. En clair : « Aller à la rencontre des habitants et leur faire comprendre conscience que les solutions pour améliorer la vie sur l’île, ils les portent en eux, car ce sont eux qui connaissent le terrain. »

Sans plus être dans le blocage, beaucoup de Réunionnais, « gilets jaunes » ou non, n’ont, pour ainsi dire, pas attendu le grand débat national pour s’exercer à la démocratie participative. Sur des lieux d’échange « mobiles », donc, et « fixes » aussi. Ouverte 24 heures sur 24, la Kaz du peup réyoné, par exemple, a vu passer des centaines de personnes signant la pétition pour le RIC, débattant sur l'immigration, imaginant des « solutions pour lutter contre la vie chère et la corruption des élus », les deux motifs principaux de la colère péi (locale).

« Il faut l’instauration d’un mandat unique de cinq ans, déjà, l’obligation du casier judiciaire vierge pour les élus locaux et la fusion de la région et du département en une seule assemblée, comme ce qui s’est fait en Guyane, par exemple, pour éviter tout le "bezemen" [arnaque] », proposait Hugues Dijoux, de la Kaz du peup réyoné. Autant de pistes qui auront peut-être l’occasion d’être évoquées plus formellement lors du futur conseil consultatif citoyen, démarche semble-t-il unique actuellement en France.

Un conseil pour « porter les référendums d’initiative populaire »

Le 30 novembre, en présence d’Annick Girardin, la ministre des Outre-mer, et « pour apporter une première réponse au besoin de représentation populaire permanent que j’ai entendu », Didier Robert, le président de la région, proposait « la création d’un conseil consultatif citoyen (CCC) composé de Réunionnaises et de Réunionnais ». Sa mission : « Préparer et porter tous les référendums d’initiative populaire, sur tous les sujets qu’il jugera utile. Les pétitions devront recueillir un minimum de signatures pour enclencher l’organisation de ces référendums. »

« Jusqu’à présent, deux réunions préparatoires [les samedis 5 et 12 janvier] se sont tenues dans des locaux (lycées, conservatoire à rayonnement régional, etc.) mis à disposition par la région dans les quatre microrégions de l’île (le Nord, le Sud, l’Est et l’Ouest), car le mouvement n’est pas uniforme », indique Juliana M’Doihoma, conseillère régionale référente de la collectivité dans ce « projet qui lance un nouveau mode de gouvernance ». Quelque trois cents personnes se sont portées volontaires pour « définir le mode de fonctionnement de ce conseil : son rôle, sa composition, ses statuts, le mode de désignation de ses membres… » Une autre session est prévue ce samedi 19 janvier, avant que les attentes et les idées des citoyens soient présentées à la région, le 26 janvier. Seront-elles véritablement prises en compte, comme le promettait Didier Robert dans son allocution il y a un mois et demi ? Puis, suivies d’actes ?

Juliana M’Doihoma n’en doute pas : « Aujourd’hui, je ne vois pas pourquoi on ne prendra pas en compte leurs avis. Il y a encore de la méfiance, c’est normal, mais il est temps de faire avancer les choses, différemment et ensemble. Le processus dans lequel on s’est lancé n’est pas neutre. » Preuve en est, poursuit-elle, « pour agir rapidement [dans la création du CCC], la région a repoussé à mi-mars le vote du budget, initialement prévu mi-décembre. »

« Le conseil consultatif citoyen, c’est un leurre »

Beaucoup de « gilets jaunes » accusent d’ores et déjà le conseil régional de « récupération politique ». Ce CCC est « un gros leurre, tacle Dany Dijoux, le « patron » du rond-point de Manapany. Avec ça, la région va utiliser les idées du peuple pour créer son programme aux prochaines élections [municipales, en 2020]. En plus, ce conseil ne sera pas décisionnaire, on nous prend vraiment pour des ânes. » Faux, rétorque Juliana M’Doihoma, au sujet de la « récupération politique » : « En tant qu’institution, nous nous devions de répondre à la crise. C’est pourquoi nous avons créé les espaces de dialogue mais nous ne déciderons pas du fonctionnement du CCC. D’ailleurs, aucun élu ou agent de la région ne pilote les ateliers ou encore n’y participe. »

Carole, une Saint-Andréenne très impliquée dans le collectif Tous unis pour La Réunion, a participé au premier atelier du 5 janvier. Elle se montre moins méfiante que son dalon (collègue, camarade, pote…) du Sud : « Ce n’est pas inutile, c’est à nous de travailler pour que notre avis soit pris en compte. » Toutefois, en attendant sa réelle mise en œuvre, hors de question pour elle d’abandonner les actions.

Depuis début janvier, des « gilets jaunes » ont repris possession des ronds-points ou de leurs abords pour y monter « des points de vie » à Saint-Benoît, Sainte-Suzanne, à L’Etang-Salé, etc. « Le mouvement a perdu de sa force, donc il faut qu’on remobilise les gens. Mais on n’est plus dans le blocage », assure Carole, qui souhaiterait que, comme en métropole, les « gilets jaunes 974 » (le début du code postal de La Réunion) se réunissent le samedi. « Une grosse action » serait d’ailleurs en préparation pour ce week-end.