«Gilets jaunes»: «Le gouvernement a actuellement plus peur du peuple que de Bercy»

INTERVIEW Frédéric Says, co-auteur de « Dans l’enfer de Bercy », nous livre son analyse du rétropédalage éclair du gouvernement et l’influence du ministère des Finances sur le pouvoir…

Propos recueillis par Jean-Loup Delmas

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Le ministère de l'Economie et des Finances.
Le ministère de l'Economie et des Finances. — Mario FOURMY/SIPA
  • L’exécutif a annoncé, mardi après-midi, qu’il souhaitait renoncer à une partie des mesures annoncées par Edouard Philippe mi-novembre, avant d’indiquer deux heures plus tard qu’elles seront finalement maintenues.
  • Comment expliquer ce rétropédalage plus rapide que l’éclair ? Frédéric Says, co-auteur de Dans l’enfer de Bercy, répond à 20 Minutes.

Un rétropédalage hors norme. Mardi soir, l’exécutif ne semblait plus trop savoir à quel saint se vouer. Après avoir indiqué dans un premier temps l’annulation des premières mesures annoncées mi-novembre par Edouard Philippe, le gouvernement a finalement expliqué deux heures plus tard qu’elles seraient maintenues. De quoi s’attirer les railleries de l’opposition et de certains « gilets jaunes ».

Frédéric Says, journaliste politique à France Culture, a enquêté pendant deux ans avec Marion L’Hour dans les coulisses du ministère des Finances. Ils en ont révélé tous ses secrets dans le livre Dans l’enfer de Bercy (Ed. JC Lattès) en 2017. Il a livré à 20 Minutes son analyse du changement de cap si soudain de l’exécutif, tiraillé entre les finances de Bercy et la fronde populaire.

On a vu le gouvernement faire un sacré rétropédalage, mardi. Peut-on voir l’influence de Bercy dans la décision initiale d’annuler certaines des mesures promises ?

Assurément. Renoncer à ces mesures permettait 130 millions d’économie… Or, Bercy a cette obsession de l’économie, jusqu’au moindre million pouvant être sauvegardé. La direction générale de Bercy se sent investie d’une mission de protéger l’argent contre les politiques de dépense qu’elle juge comme étant de la facilité. Les fonctionnaires de Bercy sont même appelés les moines-soldats de l’argent tant ils font attention au moindre euro dépensé.

Peut-on du coup en conclure que le gouvernement a plus peur de la fronde populaire que de Bercy actuellement ?

Dans la période actuelle, le gouvernement a bien plus peur du peuple. On peut le voir par exemple avec l’annulation pure et simple des taxes, là où Bercy plaidait plus pour qu’elles soient suspendues. Mais devant l’urgence sociale, le gouvernement a souhaité éviter d’employer des mots trop technocrates tel que suspension ou modulation, par peur que la population y voit une entourloupe de langage, et a voulu annoncer des mesures claires.

On reproche souvent aux décisions financières -comme par exemple les mesures à l’origine de la colère des « gilets jaunes »- d’être déconnectées du quotidien des Français. C’est un reproche qui a du sens selon vous ?

Ce cliché d’une technocratie totalement coupée du terrain n’est pas entièrement faux dans le cas de Bercy. Ils passent leur temps à étudier des mesures pour faire plus d’argent ou en dépenser moins. C’est un petit monde dans un ministère-paquebot coupé du reste, donc même s’ils désirent de ne pas se couper des réalités, ils perdent petit à petit l’impact du quotidien de la population, à force de rester dans ce ministère fermé et d’étudier des données.

Si chacune des mesures prise individuellement fonctionne et peut être justifiable, que ce soit la CSG, l’augmentation du tabac ou de l’essence, Bercy mesure assez mal la question du cumul. Par exemple, sur ces trois mesures, une personne utilisant sa voiture, étant à la retraite et fumeur, a de quoi devenir folle. Et ça, les politiques le savent bien aussi. Elles ont une totale confiance dans les capacités techniques de Bercy, difficile à remettre en cause, mais ont une grande méfiance vis-à-vis de ce côté coupé de la réalité.

Le gouvernement se méfie peut-être de Bercy, mais beaucoup lui reprochent pourtant d’être totalement soumis à ses décisions…

Tous les gouvernements sont dans la main de Bercy. C’est presque un Etat dans l’Etat, et un président ne pourra jamais dire qu’il veut opérer sans Bercy, car la réalité économique du pays est trop complexe pour se passer de leur expertise. Ils ont des connaissances très pointues sur des éléments essentiels. C’est pour ça qu’il y a parfois même une inversion du rapport de force entre les ministres et le directeur général de Bercy. Ce dernier est solidement installé alors que les ministres sont provisoires, ils durent rarement plus de trois ans. Du coup, qui a le pouvoir entre un homme de passage et un directeur installé ?

Ce revirement est-il historique ?

De mémoire, je n’ai jamais vu un rétropédalage aussi rapide. Cela arrive que le gouvernement annonce des mesures, qu’elles fassent polémique le lendemain, que l’opposition les critique le mercredi, et que finalement elles soient reportées une ou plusieurs semaines plus tard. Mais là, en quelques heures, je n’avais jamais vu ça. Ça montre d’autant plus la peur actuelle du gouvernement envers la fronde sociale.