«Gilets jaunes»: Pourquoi l'exécutif a-t-il tardé à réagir?

SOCIAL Trois semaines après la première manifestation des « gilets jaunes », Emmanuel Macron va s'adresser directement aux Français et annoncer des mesures pour sortir de cette crise...

Laure Cometti

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Emmanuel Macron et Edouard Philippe le 8 mai 2018 à Paris.
Emmanuel Macron et Edouard Philippe le 8 mai 2018 à Paris. — Witt/ Chamussy/SIPA
  • Le chef de l’Etat va s’adresser directement aux Français ce lundi à 20h, plus de trois semaines après la première manifestation des « gilets jaunes ».
  • Pour certains manifestants, l’opposition et des députés macronistes, l’exécutif a tardé à prendre la mesure de cette crise et à y apporter des réponses.
  • Peut-être parce que le tandem exécutif n’a pas écouté certaines alertes de parlementaires et parce qu’il s’est ensuite divisé sur l’attitude à adopter face aux revendications des « gilets jaunes », deux facteurs parmi d'autres qui peuvent expliquer son délai de réaction.

Il aura fallu attendre plus de trois semaines après la première manifestation nationale de « gilet jaunes » pour entendre Emmanuel Macron. Le chef de l’Etat va recevoir les partenaires sociaux avant de  s’adresser directement aux Français ce lundi à 20h, pour la première fois depuis le début de ce mouvement social inédit. Trop tard, pour l’opposition, pour les « gilets jaunes », mais aussi pour certains membres de la majorité présidentielle. Pourquoi l’exécutif a-t-il eu autant de difficultés pour anticiper et détecter ce mouvement ?

Des alertes pas écoutées ?

Dès la rentrée, certains élus avaient pourtant senti la colère monter sur le thème de la voiture. Un parlementaire La République en marche se souvient avoir fait part à Emmanuel Macron du « ras-le-bol » des Français sur l’automobile en septembre. « Je lui ai parlé d’un homme, chez moi, qui travaille à 80 km de son domicile. Tout le monde l’a alerté. Mais peut-être que certains ont fait croire au président que le chèque énergie et la prime à la conversion étaient adaptés pour répondre à ces problèmes », souffle-t-il.

Une partie de l'entourage présidentiel aurait-elle mal compris la colère des «gilets jaunes»? « Nous ne sommes pas nombreux à pouvoir encore lui parler », avait déploré l'ancien ministre de l'Intérieur Gérard Collomb juste avant de quitter le gouvernement. « Des gens l’ont poussé à taxer, comme Nicolas Hulot [l’ancien ministre de la Transition écologique] », regrette aujourd'hui un soutien de la première heure d’Emmanuel Macron.

« Sur l’APL [l’aide personnalisée pour le logement], les 80 km/h, on a vu que la colère de certains Français montait », abonde la députée MoDem Isabelle Florennes. Des parlementaires LREM ont eux aussi observé des signes avant-coureurs du mouvement des « gilets jaunes », mais ils ont le sentiment que leurs « remontées du terrain » n’ont pas toujours été écoutées. Frédéric Dabi, directeur adjoint de l’Ifop, rappelle que c’est ce sentiment d'« une absence d’écoute » que les Français ont eu au moment de la limitation de la vitesse à 80 km/h sur certaines routes.

Cette mesure, annoncée en janvier et appliquée depuis le 1er juillet dernier, avait suscité un fort rejet de la part de certains Français « Les rassemblements contre cette limitation de vitesse se sont déroulés dans toutes les régions, préfigurant la diffusion sur tout le territoire de nombreux points de blocage des "gilets jaunes" », analysent Jérôme Fourquet et Sylvain Manternach, politologue et géographe interrogés par Ouest-France.

Des désaccords entre Macron et Philippe ?

La nature inédite du mouvement a pu jouer. « La structuration des "gilets jaunes" est très originale, le mouvement est spontané, a une incarnation diverse, protéiforme, avec des revendications variées », souligne Frédéric Dabi. Une fois qu’il s’est affirmé, tant sur les réseaux sociaux que sur les ronds-points bloqués et dans les manifestations, l’exécutif a mis du temps à répondre aux « gilets jaunes », mais aussi aux corps intermédiaires, comme le syndicat CFDT qui proposait dès le 17 novembre un « pacte social de la conversion écologique », balayé par Edouard Philippe. Est-ce parce que l’Elysée et Matignon n’étaient pas d’accord sur les mesures à dégainer ?

Le premier cercle du pouvoir s’est divisé entre les partisans d’une ligne ferme et les autres. Les premiers, dont le Premier ministre Edouard Philippe fait partie, « disaient "on ne lâche pas" », rapporte un proche de l’exécutif. « Ils ne voulaient pas de recul sur le symbole de la taxe sur le carburant. D’autres craignaient qu’il y ait des morts si on ne lâchait rien ». Des atermoiements qui ont occupé l’exécutif lors de longues réunions. Emmanuel Macron a finalement tranché en décidant mardi de suspendre, puis mercredi d’annuler la hausse de la taxe sur le carburant pour l’année 2019. Un geste à nouveau jugé tardif par des « gilets jaunes » mais aussi des députés de la majorité. « On a une semaine de retard », lâchait mercredi un député macroniste dans les couloirs de l’Assemblée.