«Gilets jaunes»: Les concessions du gouvernement marquent-elles un tournant dans le quinquennat Macron?

POLITIQUE Pour sortir de la crise des «gilets jaunes», le gouvernement a annoncé mardi la suspension de plusieurs mesures fiscales pour «ramener l'apaisement», mais sans convaincre, ni l'opposition, ni les protestataires...

Laure Cometti

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Emmanuel Macron et Christophe Castaner le 2 décembre 2018 à Paris.
Emmanuel Macron et Christophe Castaner le 2 décembre 2018 à Paris. — Geoffroy VAN DER HASSELT / AFP
  • Après plusieurs semaines de mobilisation des «gilets jaunes», l'exécutif a fait des concessions, mardi, en annonçant trois mesures censées «ramener l'apaisement et la sérénité dans le pays».
  • C'est un tournant pour la Macronie qui martelait sa volonté de «garder le cap» sur le prix du carburant et la transition écologique.
  • Mais cette inflexion ne devrait pas atteindre l'objectif du gouvernement qui souhaite «apaiser» les «gilets jaunes», déçus par la réponse de l'exécutif.

Depuis le début du mouvement des « gilets jaunes », l’exécutif et la majorité martelaient qu’ils « garderaient [leur] cap ». Mais après plusieurs semaines de grogne et une escalade des tensions lors des manifestations, le gouvernement est revenu sur ce principe en annonçant mardi des mesures pour apaiser la colère des Français.

Un slogan macronien

« Garder le cap » : l’expression était dans la bouche de tous les élus et ministres de La République en marche depuis le début de la fronde, née de la hausse du prix des carburants. « Au fond, ce que je retiens de ces derniers jours, c’est qu’il ne faut rien renoncer au cap parce qu’il est juste et nécessaire », déclarait Emmanuel Macron le 27  novembre dernier. C’était aussi un slogan macroniste, prononcé après chaque difficulté. Après l’affaire Benalla, le président avait déclaré au Journal du dimanche qu' « en aucun cas, [il] ne changerai [t] de politique ». Après le départ fracassant de Nicolas Hulot, il s'était adressé aux Français depuis le palais de l'Elysée pour affirmer : « Il n’y a aujourd’hui ni tournant ni changement de cap ou de politique ».

Ce message « a été un élément fort de l’argument d’Emmanuel Macron, souligne Frédéric Dabi, directeur adjoint de l’Ifop. La cohérence, le message "il fait ce qu’il dit", a été un levier d’adhésion fort depuis le début du quinquennat, sur la réforme de la SCNF ou du Code du travail par exemple. Cela a permis de solidifier sa base et cela plaît aussi à des électeurs de droite ».

Pourtant, le gouvernement a décidé mardi de modifier légèrement son cap. Edouard Philippe a annoncé le gel des tarifs du gaz et de l’électricité et un moratoire sur la hausse de la fiscalité des carburants, pour six mois.

« C’était trop tranché, trop fermé »

« Les Français qui ont enfilé un gilet jaune veulent que les impôts baissent et que le travail paye : c’est aussi ce que nous voulons. Si je n’ai pas réussi à l’exprimer, si la majorité a peiné en convaincre les Français, c’est que je dois et que nous devons changer quelque chose », a ajouté le chef du gouvernement, qui prône désormais une très vaste concertation avec les élus locaux, les partenaires sociaux et les citoyens, deux semaines après avoir écarté l'idée d'une réunion avec les corps intermédiaires pour construire un « pacte social de la conversion écologique », réclamée par Laurent Berger, patron de la CFDT. Des députés LREM voulaient pourtant accepter cette proposition. « C’était trop tranché, trop fermé, trop tôt, ce n’était pas souhaitable », regrette l’un d’eux à propos de la réaction d’Edouard Philippe.

« Face à un mouvement comme celui des "gilets jaunes", qui vient de la base et demande notamment plus de pouvoir d’achat, une préoccupation au cœur du quotidien des Français, affirmer qu’on garde le cap peut être perçu comme de l’entêtement, une absence d’écoute », observe Frédéric Dabi, qui rappelle que l’attitude du gouvernement sur la limitation de la vitesse à 80 km/h sur certaines routes a été perçue de façon similaire par l’opinion publique.

« On ne va pas faire des allers-retours »

Le gouvernement ajuste donc le tir en infléchissant sa position. Cela pourrait-il lui nuire politiquement ? Avoir cédé sur le prix de l’énergie peut comporter deux écueils selon Frédéric Dabi : « certains Français peuvent avoir le sentiment que l’exécutif a laissé pourrir la situation, avant de reculer en rase campagne, et d’autres penseront qu’il a reculé, comme les gouvernements précédents dont il prétend se distinguer. Mais l’impact de ce moratoire sur l’image de l’exécutif devrait être marginal, nuance-t-il, tant la situation est envenimée ».

Les macronistes sont toutefois préoccupés par d’éventuels revirements supplémentaires, alors que le rétablissement du très symbolique impôt sur la fortune (ISF) est envisagé par certains membres du gouvernement. « On ne va pas faire des allers-retours, retomber dans le hollandisme moyen », a plaidé ce mercredi le patron des sénateurs LREM François Patriat devant l’Association des journalistes parlementaires.

« Un divorce complet avec les Français »

Or il n’est guère certain que ce moratoire suffise à « ramener l’apaisement et la sérénité dans le pays », comme l’espère le Premier ministre. Dans les médias et sur les réseaux sociaux, les réactions des « gilets jaunes » à ces mesures sont très critiques, et l’appel à manifester samedi 8 décembre est maintenu et soutenu par de nouveaux secteurs (agriculteurs, lycéens) et syndicats.

Peut-on alors parler d’un tournant pour le quinquennat Macron, au-delà même de l’infléchissement du gouvernement ? « C’est un tournant car on a vu l’exécutif en difficulté. Il y a un divorce complet avec les Français et même le cœur de cible d’Emmanuel Macron est atteint, observe Frédéric Dabi. Ce qui plombe le gouvernement c’est l’absence de résultats et le sentiment que sa politique est injuste ». Mais « on ne connaît pas la fin du film, poursuit le sondeur. Si samedi les manifestations sont plus calmes, et si le mouvement dégonfle, le recul du gouvernement sera perçu comme un geste efficace pour ouvrir les négociations avec les "gilets jaunes" ». A contrario, si la mobilisation se poursuit, « la réaction du gouvernement sera perçue comme trop tardive, désorganisée ».