Démocratie directe, représentativité... Le casse-tête du dialogue entre les «gilets jaunes» et le gouvernement

POLITIQUE Depuis le début de la contestation, le gouvernement peine à entamer le dialogue avec les «gilets jaunes»...

T.L.G.

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Des «gilets jaunes» devant l'arc de Triomphe, à Paris, le 1er décembre.
Des «gilets jaunes» devant l'arc de Triomphe, à Paris, le 1er décembre. — Alain JOCARD / AFP
  • Le gouvernement peine à discuter avec les «gilets jaunes» depuis le début du mouvement.
  • La structuration même du mouvement, qui s’est construit par rejet des partis politiques et des forces syndicales traditionnelles, ne fait pas l’unanimité.

Comment parler avec les «gilets jaunes» ? Après la troisième journée de manifestation, le chef de l’Etat a choisi de rester silencieux. Le président laisse pour l’instant le soin à Edouard Philippe de trouver une sortie de crise. Le Premier ministre recevait ce lundi les représentants des partis politiques et devait rencontrer mardi une délégation du mouvement. Mais la situation tourne comme vendredi dernier au fiasco​. Face à l’échec annoncé, Matignon a également confirmé ce mardi matin l’annulation de la rencontre.

Les « gilets jaunes libres », qui avaient proposé une « sortie de crise » dans le JDD dimanche ont finalement fait marche arrière et expliqué qu’ils n’iraient pas à Matignon. Les représentants du collectif estimaient lundi que les conditions n'étaient pas réunies , disant avoir reçu des pressions et des menaces de mort sur les réseaux sociaux pour avoir appelé au dialogue.

La structuration ne fait pas l’unanimité

Car la structuration du mouvement, qui s’est construit par rejet des partis politiques et des forces syndicales traditionnelles, ne fait pas l’unanimité. « On se heurte à la question délicate de la représentation d’un mouvement diffus et autogéré. Une partie des gilets jaunes ne veut d’ailleurs pas entrer dans le mécanisme classique de la représentation pour dialoguer avec les ministères », nous disait Romain Pasquier, directeur de recherche au CNRS et enseignant à l’lnstitut d’études politiques de Rennes. « Les modes de négociation traditionnels avec les corps constitués, très descendants, sont inopérants face à ce mouvement original ».

Malgré ces dissensions, la majorité se cherche depuis une semaine des interlocuteurs. « Il est maintenant important que ceux qui manifestent désignent des représentants dans les territoires [et] nous, parlementaires, avons vocation à aller à leur rencontre, avec les corps intermédiaires et les acteurs du transport, pour entrer dans le concret », assurait jeudi Patrick Mignola, président du groupe MoDem à l’Assemblée. Mais les désignations de porte-parole, souvent opaques, ont été critiquées par de nombreux « gilets jaunes ». Lundi dernier, un premier collectif de huit « communicants officiels » s’était finalement auto-dissous deux jours plus tard.

« Il faut des porte-parole, mais reste à savoir comment les désigner »

« C’est le problème aujourd’hui : des personnes se disent représentants alors qu’elles ne le sont pas… Il faut des porte-parole, mais reste à savoir comment les désigner. Il faut des gens dont on peut avoir confiance. Qui ont commencé le mouvement depuis le début, ceux qui nous ont motivés à devenir gilet jaune », nous dit par exemple Jimmy, responsable d’une page Facebook du mouvement à Sigean (Aude).

D’autres membres du mouvement demandent sur Internet ou lors des manifestations la mise en place d’une « démocratie directe ». « Si on veut remplacer le système par une démocratie participative directe, alors soyons cohérents et appliquons-la à nos discussions, à nos choix. Pas de représentant, pas de délégation… chacun peut proposer ses idées, ses revendications, directement proposées aux votes de tous », écrit l’un d’eux sur Facebook.

« Macron n’a pas fait couler la démocratie dans les institutions »

« Emmanuel Macron subit un effet boomerang. Lors de la campagne, il a présenté une nouvelle manière de faire de la politique avec cette idée de démocratie participative, d’écoute de la base, de distribution du pouvoir dans la société », rappelle Albert Ogien, directeur de recherche au CNRS, co-auteur de Antidémocratie (La Découverte). « Mais une fois au pouvoir, il a décidé d’être un président exerçant son autorité, gouvernant avec quelques personnes et sans les corps intermédiaires. Il n’a pas fait couler la démocratie dans les institutions, même au sein de son propre mouvement, où l’absence de démocratie interne a été critiquée ».

« Si les citoyens ne reconnaissent pas l’interlocuteur, le Premier ministre ou le président, on se trouve dans un état d’insurrection. La logique d’une protestation qui porte des revendications politiques est de se doter de porte-parole, d’accepter de présenter des exigences collectives, et d’entrer en négociations avec les institutions. Parvenir à le faire peut prendre du temps », poursuit le sociologue.