«Gilets jaunes»: «On veut nous tuer»... Les maires ruraux dénoncent le prix des carburants

REPORTAGE «20 Minutes» a interrogé les élus sur le mouvement des «gilets jaunes» ce mardi à l'occasion de l'ouverture du congrès des maires de France à Paris...

Thibaut Le Gal

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Congrès de l'AMF 2018
Congrès de l'AMF 2018 — TLG/20minutes
  • Le congrès des maires de France s'est ouvert mardi matin à Paris, avec des élus déterminés à se faire entendre.
  • «20 Minutes» a interrogé les élus sur le mouvement des «gilets jaunes».
  • Les maires rappellent que prendre sa voiture pour aller travailler est souvent une obligation dans les zones rurales et périurbaines.

Porte de Versailles, on croit distinguer un «gilet jaune». La pluie battante nous trompe, ce n'est qu'un piéton en K-way vert fluo. Vers 9 heures, la foule se presse à l’abri du Parc des expositions pour le lancement du 101e congrès des maires de France. A l’intérieur, pas de vague jaune. Ni dans les travées de l’enceinte, ni dans les discours à la tribune.

Seul le président du conseil départemental d’Eure-et-Loir, d’un coup de gueule au micro, ose l’allusion. « Sachez qu’on ne sortira de nos problèmes qu’en les résolvant d’en bas et pas d’en haut. Les "gilets jaunes" nous ont donné l’exemple ». Applaudissements polis, l’animateur enchaîne. La mobilisation contre le prix des carburants est pourtant dans la tête de nombreux édiles. Notamment ceux venus de la «France périphérique».

«Nos habitants sont les dindons de la farce »

«On veut nous tuer. Mes habitants sont en colère car tout est fait pour que les ruraux soient oubliés », soupire Gilles Bosseboeuf, maire de Champagné-Saint-Hilaire dans la Vienne. « Ma commune rassemble 63 hameaux sur 47km2. Quand j’étais jeune, je prenais le bus pour aller au lycée mais les arrêts ont été supprimés. Aujourd’hui, on n’a pas de gare, pas de bus. On fait tout en voiture ».

« Nos habitants sont les dindons de la farce. On est dans une phase de recentralisation, avec toujours ce même schéma, d’une périphérie vers le centre, rien n’est jamais pensé pour aller de périphérie à périphérie », grogne Jean-Pierre, élu de gauche d’une petite commune de Gironde. Son collègue Bruno, d’abord mutique, s’ouvre finalement. « Dans les métropoles, les transports s’arrêtent à la ville-centre. La campagne périurbaine n’est pas desservie. Les gens sont obligés de prendre leur voiture. Je reçois des pétitions de mille personnes sur une commune de 3.000 pour dénoncer l’absence de transports en commun. On rabâche ça pourtant depuis des dizaines d’années ».

Selon les données de l’Observatoire des mobilités émergentes*, révélées par Le Monde, 67% des automobilistes déclarent « ne pas avoir la possibilité de choisir leur mode de déplacement ». Mais cette absence de choix augmente à mesure qu’on s’éloigne des centres urbains, pour atteindre 83% dans les communes rurales isolées.

«Ceux qui décident des lois devraient sortir de Paris»

« Nos habitants font près de 50 km pour aller travailler, au Mans, à Blois. L’augmentation des taxes entame largement leur budget d’autant que chez nos jeunes familles, tous ne travaillent pas au même endroit, il y a parfois deux voitures », confie Solange Vanier adjointe à Savigny-sur-Braye dans le Loir-et-Cher. « A force, le prix des carburants va être un frein pour ceux qui viennent s’installer en campagne, ou même provoquer des déménagements ». Les élus dénoncent aussi des territoires touchés par la désertification médicale, le recul des services publics ou la mort des commerces de proximité. « Des médecins, on n’en a plus. Il faut faire 16 km, facile, pour en trouver un. La Poste réduit de plus en plus ses heures d’ouverture et celle de la ville d’à côté vient de fermer… », dénonce la maire.

Michelle Bargues, élue de Mayrinhac-Lentour, abonde: « Pour la Poste, on doit prendre la voiture. Pour la boulangerie, l’école, le travail… Ceux qui décident des lois devraient sortir de Paris. C’est bien beau de nous dire "n'utilisez pas votre voiture", mais à moins de revenir aux chevaux et à la carriole, on fait comment ? La ligne Brive-Rodez est petit à petit en train de fermer, on n’a pas de transports en commun, l’arrêt de bus pour le collège ou le lycée peut être à plus de 3 km  ».

L’édile de cette ville rurale de 550 habitants dans le Lot s’agace : « On n’a pas attendu Macron pour faire du covoiturage, trier nos déchets, être vigilant sur les désherbants, le bio, etc. Mais on ne pourra pas rouler moins. Alors vu le prix du gazole, les gens vont se priver sur autre chose. On tente de redonner vie au milieu rural, mais on craint que ces hausses de taxes n’amplifient au contraire le mouvement de désertification ».

Covoiturages, vélos, navettes

Face aux difficultés, le maire de Saint-Martin-du-Vieux-Bellême, Serge Cailly, met déjà en place des solutions pour ses 650 administrés. « On a lancé des services de taxi à prix réduits, pour aller prendre un train ou voir un chirurgien dans une grande ville, ça marche beaucoup. On développe aussi les aires de covoiturages de plus en plus ».

Patricia Hild, maire MoDem de Bennwihr, dans le Haut-Rhin comprend qu’il « faut changer nos modes de déplacements, mais le gouvernement est allé trop rapidement, de manière trop excessive », dit-elle. La France devrait selon elle s’inspirer de ses voisins, « en développant le réseau de pistes cyclables comme au nord de l’Allemagne, pour les collèges notamment, et les lignes de bus périurbains comme en Autriche pour mieux desservir les vallées ». Cette colère rurale sera-t-elle entendu? Emmanuel Macron ne viendra pas cette année devant le congrès, mais s’exprimera mercredi soir devant plusieurs centaines d’élus invités à l’Élysée;

* Résultats du troisième Observatoire des mobilités émergentes réalisé par l’agence Chronos et l’Observatoire société et consommation (ObSoCo)