Blocage du 17 novembre: «La hausse du prix du carburant a été un déclencheur pour cette France qui souffre de déclassement»

INTERVIEW « 20 Minutes » a interrogé Romain Pasquier, directeur de recherche au CNRS et enseignant à l’lnstitut d’études politiques de Rennes, sur le mouvement des « gilets jaunes »…

Propos recueillis par Laure Cometti

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Des gilets jaunes à Albert, dans les Hauts-de-France, le 9 novembre 2018.
Des gilets jaunes à Albert, dans les Hauts-de-France, le 9 novembre 2018. — Philippe HUGUEN / AFP
  • Le mouvement des « gilets jaunes », qui s'est cristallisé autour de la hausse du prix du carburant et du ras-le-bol fiscal, révèle-t-il des fractures sociales et territoriales?
  • 20 Minutes a interrogé le chercheur Romain Pasquier sur la sociologie de ce mouvement.
  • Le chercheur observe un mouvement principalement composé de classes populaires et moyennes basses, situées dans la France rurale et péri-urbaine.

A la veille de son premier test, prévu samedi, le mouvement des « gilets jaunes » continue d'inquiéter l'exécutif et de déstabiliser les partis d’opposition. 20 Minutes a interrogé Romain Pasquier, directeur de recherche au CNRS et enseignant à l’lnstitut d’études politiques de Rennes, sur la sociologie de ce mouvement social né sur les réseaux sociaux.

Avant que l’on parle d’un « mouvement », il y a d’abord eu plusieurs initiatives locales et citoyennes en différents points du territoire, sur les réseaux sociaux, dès la mi-octobre. Que révèle la genèse de ce mouvement ?

C’est un mouvement ascendant et protéiforme, qui n’est pas porté par une institution. Il a eu une construction localisée, dont le seul lien semble être un gilet jaune et une ou deux revendications convergentes, dont la protestation contre la hausse du prix du carburant. Mais on voit que selon les comités locaux ou les régions, il peut y avoir une agrégation de revendications assez différentes. La hausse du prix du carburant n’a peut-être été qu’une goutte d’eau dans un ensemble de frustrations liées à la situation économique et sociale d’une partie de la France qui continue de souffrir d’un déclassement, et qui dit aujourd’hui son ras-le-bol fiscal.

Pour l’instant, ce mouvement est en voie d’institutionnalisation. Son épreuve du feu aura lieu le 17 novembre. Va-t-il trouver une forme de coordination, un leadership va-t-il apparaître ? Si non, le risque d’épuisement peut arriver assez vite, à moins que l’on assiste à une forme nouvelle de mobilisation sociale, vraiment horizontale, sans leadership, sans organisation. Cela poserait un vrai problème à l’exécutif : avec qui négocier, et sur quoi ?

Que révèle ce mouvement en matière de fractures sociales, spatiales et territoriales ?

Il est porté par une France qui se construit autour du déplacement lié à l’éloignement d’un certain nombre de services et autour du déplacement domicile-travail, plus important que dans les grandes villes. Il s’agit de la France rurale et périurbaine, la France des villes moyennes et petites, qui travaille loin de son domicile, qui vit loin des services publics. Les « gilets jaunes » semblent majoritairement issus des classes populaires et des classes moyennes basses, il s’agit de commerçants, d’artisans ou de travailleurs pauvres. Ils sont plus sensibles à la hausse de la fiscalité et du prix du carburant, ainsi qu’à la baisse de leur pouvoir d’achat, qu’ils jugent déjà peu mirobolant.

C’est aussi la France qui, dans certaines régions, connaît des crises agricoles ou la désindustrialisation. Ce n’est pas la France mondialisée et connectée à l’Europe qui va manifester samedi.

Est-ce aussi une France qui se sent éloigné de Paris en tant que lieu de pouvoir ?

Oui, il y a ce vieux clivage en France entre le centre et la périphérie. Une partie des Français ont le sentiment que Paris, l’exécutif, privilégie les métropoles et entretient le déclassement des territoires.

A ce stade, que peut-on observer des profils politiques qui composent les « gilets jaunes » ?

On remarque qu’il se passe un peu la même chose qu’avec les bonnets rouges, qui avait rapidement fait l’objet d’un amalgame en étant qualifié de mouvement d’extrême droite par une partie de la gauche et des syndicats. Il faut prendre le temps de l’analyse et éviter l’anathème politique. A ce stade, il me semble que le mouvement compte des sympathisants de droite, de gauche, d’extrême droite et d’extrême gauche. Il a une diversité idéologique mais une cohérence territoriale et sociale : les « gilets jaunes » partagent un ressenti lié à leur vécu territorial et socio-économique. Ils ne s’ancrent pas dans une revendication partisane, même s’il peut y avoir une récupération politique.

Cette absence d’étiquetage partisan reflète-t-elle une défiance vis-à-vis des partis et des syndicats ?

C’est possible, en tout cas c’est révélateur de l’incapacité des partis et des syndicats à porter les revendications des « gilets jaunes » et à leur répondre. D’ailleurs, on voit bien la prudence des partis, même d’opposition, qui ne veulent pas être pris la main dans le sac de la récupération.

La comparaison avec le mouvement des bonnets rouges est-elle pertinente ?

En partie, mais il y a une vraie différence : la dimension régionale. Chez les bonnets rouges, il y avait aussi une hétérogénéité des revendications, qui portaient sur l’agriculture, l’industrie ou le coût du gazole. Mais elles s’exprimaient sous la bannière de la Bretagne qui souffre, contre Paris. Cette dimension régionaliste donnait sa cohérence au mouvement, qui était protéiforme, mélangeait salariés et patrons. Et puis il y a eu rapidement un leadership politique, des figures et porte-paroles qui ont émergé. Pour le moment, le mouvement des « gilets jaunes » n’a pas de leadership, même s’il a eu des lanceurs d’alertes sur les réseaux sociaux.

Les mesures que le Premier ministre doit annoncer d’ici mercredi peuvent-elles désamorcer le mouvement ?

Elles pourront peut-être contribuer à démobiliser certains, mais elles peuvent n’être qu’un pansement sur une jambe de bois, car le mouvement s’ancre dans un ras-le-bol plus général, avec des attentes plus fortes, moins de verticalité, plus de décentralisation, plus d’écoute des corps intermédiaires… Pour l’instant le mouvement est peu formalisé, il repose sur des crises de colère, ce qui est d’autant plus dangereux pour le gouvernement. Va-t-il se matérialiser dans les urnes lors des élections européennes ? Débouchera-t-il sur un mouvement social comme celui de 1995 ? On ne le sait pas encore.