«Les jeunes sont politisés autrement», explique la sociologue Anne Muxel

INTERVIEW « 20 Minutes » a interviewé la sociologue et spécialiste de la jeunesse sur les rapports des jeunes Français à la politique…

Propos recueillis par Laure Cometti

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La sociologue Anne Muxel, qui travaille sur les jeunes et leur rapport à la politique.
La sociologue Anne Muxel, qui travaille sur les jeunes et leur rapport à la politique. — Fondation Jean-Jaurès

C’est un portrait des jeunes Français d’aujourd’hui que nous propose la sociologue Anne Muxel, directrice de recherche au CNRS (Cevipof/Sciences Po) et administratrice de la Fondation Jean-Jaurès, dans son essai Politiquement jeune*. 20 Minutes l’a interrogée sur les pratiques politiques de la jeunesse, sa défiance envers les élus et les institutions et ses aspirations. La chercheure a aussi analysé quelques résultats d’une enquête à laquelle elle a collaboré pour 20 Minutes**.

D’après l’enquête, les 18-30 ans sont très intéressés par la politique, ce qui va à l’encontre de l’idée selon laquelle la jeunesse est dépolitisée.

Les jeunes ne sont pas dépolitisés ou apathiques d’un point de vue civique, bien au contraire. Ils sont politisés autrement. Leur intérêt pour la politique, la chose collective, s’exprime malgré leur défiance envers le système et le personnel politiques. C’est dans cette posture paradoxale que les jeunes entrent en politique et cela aboutit à une définition de leur citoyenneté plus critique, assez vigilante vis-à-vis de la démocratie et de son fonctionnement.

Cette entrée critique dans la citoyenneté est-elle propre à notre époque ou bien à cet âge de la vie ?

Les deux se conjuguent. Les années de la jeunesse sont propices à des positions souvent plus extrêmes, à des engagements de soi plus risqués, dans la rue, dans des mobilisations actives, le temps de la jeunesse est propice à la contestation, soit de la société, soit de l’ordre établi. Mais il n’y a pas que ça. Les jeunes d’aujourd’hui sont des enfants de la crise économique et de la crise de la représentation politique que la France a connues depuis la fin des années 1980. Ils sont donc dans ce contexte de très grande défiance, partagée par leurs aînés. Une large majorité de citoyens ne fait pas confiance au système politique. Les jeunes sont aussi tributaires de ce contexte.

On le voit dans l’enquête, la défiance envers la démocratie et les responsables politiques est plus grande dans les zones rurales et périphériques que dans les grandes villes, plus forte à Paris qu’en province.

Cela rejoint les travaux de démographes et géographes qui opposent la France urbaine et la France périphérique. Il y a chez la jeunesse les traces de ces fractures qui traversent les territoires français. On voit très clairement s’opposer une jeunesse parisienne à tout le reste de la jeunesse en France, et une jeunesse des grandes villes à une jeunesse rurale. Les conditions d’insertion sociale, culturelle et économique, qui sont différentes selon les territoires, peuvent jouer.

Comment se traduit cette défiance envers le système politique dans les urnes ? 

Elle débouche sur des votes protestataires, débouchés politiques à ce sentiment d’abandon et de fragilité sociale. Plus d’un jeune sur deux a exprimé un vote protestataire à la dernière présidentielle, soit à l’extrême gauche, pour Jean-Luc Mélenchon, soit à l’extrême droite pour Marine Le Pen. Mais n’oublions pas qu'un tiers des 18-24 ans n'est pas allé voter.

Le sentiment de ne pas être écoutés par les représentants politiques est très fort et ne progresse pas, en dépit des promesses affichées lors des dernières élections. Y a-t-il eu un rendez-vous manqué entre les politiques qui promettaient un renouveau, comme Emmanuel Macron, et les jeunes ?

Depuis la présidentielle et les législatives, les jeunes n’ont pas enregistré des changements favorables notables, c’est frappant. Pour eux, rien n’a vraiment changé. L’Assemblée a été renouvelée, un parti nouveau est né, le clivage traditionnel gauche-droite a été remis en question, le Président de la République est le plus jeune jamais élu… Tout cela aurait pu laisser penser que les jeunes seraient attirés par En marche. Or, ils n’ont pas beaucoup voté Macron et ils n’adhèrent pas tant que cela à ce qui est présenté comme un renouveau politique.

Ils n’y adhèrent pas toujours et tournent souvent en dérision la parole politique. C’est lié ?

Cette culture de la dérision est alimentée par la défiance politique, et elle peut la renforcer. Mais on peut en avoir une vision plus optimiste. D’abord, cela montre que les jeunes s’intéressent à la chose politique. Pour rire de la politique, il faut avoir une sophistication politique, être informé. Par ailleurs, cela peut renforcer leur vigilance démocratique. Cela forme des citoyens plus critiques, plus exigeants.

Malgré cette défiance, les sondés placent les idées et les valeurs en tête des critères pour faire confiance aux politiques.

On voit bien que les jeunes attendent des politiques qu’ils s’engagent sur des idées, des valeurs et des projets. Or, la défiance envers le personnel politique révèle en creux la panne de projet politique perçue par les jeunes. Cela explique aussi leur sentiment d’une certaine vanité du pouvoir, par contraste avec des questions qui semblent fondamentales aux jeunes, comme l’environnement.

Pour les jeunes sondés, la liberté est la valeur la plus importante, alors qu’ils estiment que la fraternité et l’égalité sont aujourd’hui moins respectées. Comment analyser ce résultat ?

Dans un contexte d’inidividualisation affirmée, la question de la liberté individuelle est prioritaire pour les jeunes. A travers mes travaux, j’ai observé que les deux valeurs qui constituent la boussole des jeunes sont la liberté et le respect. Ils font par ailleurs le constat que la société peut être injuste et que les inégalités s’accroissent. Les jeunes ont intériorisé la panne de l’ascenseur social et ils ont peur du déclassement par rapport à leurs parents. C’est un pessimisme social assez propre à la société française.

La jeunesse française est-elle particulièrement pessimiste ?

Ce n’est pas parce que les jeunes sont pessimistes sur les chances que la société leur offre ou non, qu’ils ne sont pas optimistes. Ce qui les caractérise, c’est qu’ils sont très pessimistes collectivement, pour la société, mais très optimistes pour eux-mêmes. Chacun a confiance dans sa capacité à développer des modes de résilience, des contournements, des stratégies, y compris par la débrouillardise ou le libre entreprenariat. Il y a des espérances individuelles. Plus que les générations précédentes, les jeunes sentent qu’ils doivent pouvoir compter sur eux-mêmes, pour construire un destin singulier et personnel. En cela, c’est une génération courageuse, qui déploie des outils nouveaux. C’est aussi à partir de ce prisme avec deux faces, optimisme personnel et pessimisme collectif et social, qu’ils envisagent la politique et font des choix politiques.

Quelles conséquences cela a-t-il sur leur participation politique ?

Les jeunes se saisissent pleinement des formes non conventionnelles de participation et d’expression politiques, comme la manifestation, mais aussi des nouveaux usages démocratiques comme la pétition. Même s’il y a de la part des jeunes beaucoup de suspicion envers les politiques, ils s’engagent. En choisissant d’autres voies que les partis ou les syndicats [ils sont 12 % à choisir ces options selon le sondage]. Ils s’impliquent plutôt dans des associations, des mobilisations aux résultats plus immédiats, comme des pétitions. Cette génération se caractérise par son besoin d’engagement au nom de valeurs, quelles qu’elles soient.

D’après l’enquête, la manifestation reste un mode de mobilisation populaire chez les jeunes.

Oui, un jeune sur deux a déjà manifesté et 38 % se disent prêts à le faire. C’est la marque d’une grande familiarité des jeunes avec ce mode de participation protestataire. Il y a une socialisation politique qui se fait à travers la protestation. Bon nombre de Français de cette génération ont été exposés très jeunes à la manifestation, dès le lycée. Autre point intéressant, si les jeunes femmes sont moins attirées que les jeunes hommes par l’engagement au sein d’un parti, l’attrait de la manifestation est le même, peu importe le sexe.

Politiquement jeune, Anne Muxel (Éditions de l’Aube / Fondation Jean-Jaurès, 2018)

** Etude OpinionWay pour 20 Minutes en partenariat avec la Fondation Jean Jaurès et la sociologue Anne Muxel, réalisée en ligne du 10 au 17 octobre 2018 auprès d’un échantillon représentatif de 875 jeunes âgés de 18 à 30 ans (méthode des quotas).