Anticor, la petite association anticorruption qui fait peur aux politiques

TRANSPARENCE A l'occasion de l’université organisée ce samedi à Valence par Anticor, « 20 Minutes » s’est penchée sur cette association modeste qui s’attaque à la corruption, même au sommet de l’Etat…

Laure Cometti

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Françoise Verchère, membre d'Anticor, manifeste contre la corruption à Nantes, le 5 mars 2017, en pleine campagne présidentielle.
Françoise Verchère, membre d'Anticor, manifeste contre la corruption à Nantes, le 5 mars 2017, en pleine campagne présidentielle. — SEBASTIEN SALOM-GOMIS/SIPA
  • Fondée en 2002, Anticor est née d'une volonté de lutter contre la corruption et la culture de l'impunité dans la vie politique française.
  • La petite association de 2.000 membres a gagné en notoriété pendant la campagne présidentielle de 2017, bouleversée par le PenelopeGate et l'affaire Fillon. Des dossiers qui ont provoqué des débats sur la transparence et la probité des hommes et des femmes politiques.
  • Anticor lutte avec des moyens modestes, mais efficaces, contre les conflits d'intérêts, le poids des lobbies... Son modus operandi fait sa particularité : l'association s'est portée partie civile dans une douzaine de dossiers à ce jour.

Richard Ferrand sourit rarement, mais ce lundi de septembre à Tours, il le fait franchement. Un sourire rare mais de très courte durée, qui s’efface instantanément dès que les mots « Mutuelles de Bretagne » et « Anticor » sont prononcés par des journalistes qui se pressent autour du fidèle d’Emmanuel Macron.

On vous résume le contexte : nous sommes aux journées parlementaires de La République en marche, et les députés marcheurs viennent d’élire Richard Ferrand pour être leur candidat à la présidence de l’Assemblée. Etant donné leur poids à l’Assemblée, ce poste prestigieux, assorti de privilèges, est garanti à l’ancien socialiste, devenu marcheur dès le début de l’aventure macroniste en 2016. Ceci explique le bref sourire du discret Breton d’adoption. Quant à sa disparition, elle est due à une petite association, peu connue du grand public.

Ce lundi 10 septembre, Christophe Castaner, patron de La République en marche, vole au secours de son collègue en rappelant qu’une première plainte a été classée sans suite. Le mercredi suivant, le porte-parole du gouvernement va jusqu’à parler de « chasse à l’homme ». Ce dossier continue d’empoisonner la vie politique du député du Finistère, et lui a coûté le ministère de la Cohésion des territoires où Emmanuel Macron l’avait nommé en mai 2017.

« Après notre première plainte, le parquet de Brest a ouvert une information judiciaire le matin, puis l’a close l’après-midi, ce n’était pas à la hauteur. Nous avons donc déposé une deuxième plainte », justifie posément Eric Alt. Ce magistrat de 56 ans est le vice-président d’Anticor.

Les affaires Gallet, Ferrand, Kohler…

Née au lendemain de l’élection présidentielle de 2002, marquée par l’abstention et la présence au second tour de Jean-Marie Le Pen, Anticor a été fondée par le juge d’instruction Eric Halphen et Séverine Tessier, l’ex attachée parlementaire du socialiste Christian Paul. Deux personnalités étiquetées à gauche, mais l’association a toujours revendiqué être transpartisane et indépendante vis-à-vis des partis politiques.

La plainte déposée pour soupçon de conflit d’intérêts contre Alexis Kohler, secrétaire général de l’Elysée ? C’est Anticor. Celle contre Matthieu Gallet, pour favoritisme à l’INA, qui a débouché sur un an de prison avec sursis et 20.000 euros d’amende ? Encore Anticor. L’association loi 1901 a « une cinquantaine de dossiers en cours », dont une douzaine où elle est partie civile.

Un mode d’action « un peu justicier »

Souvent, tout part de révélations dans les médias, comme lorsque Mediapart met à jour le système des « étrennes » des sénateurs UMP, mais l’association reçoit aussi de nombreuses alertes venues de tout le territoire, et de ses groupes locaux.

Elles sont d’abord examinées dans un tout petit bureau à Paris, où travaillent une salariée à temps plein et deux jeunes en service civique. Le matériel est sobre - trois ordinateurs, une broyeuse -, la décoration minimaliste : le nom d’Anticor s’affiche sur une pilule géante bleue et blanche fixée au mur, l’association se voulant « un remède contre la corruption ».

Le bureau parisien d'Anticor, en octobre 2018.
Le bureau parisien d'Anticor, en octobre 2018. - L.Cometti / 20 Minutes

Si un dossier est validé par le conseil d’administration d’Anticor, par vote, l’association choisit ensuite de ne rien faire, ou d’envoyer un signalement au parquet local, ou, plus rarement, de déposer une plainte. C’est ce mode opératoire qui fait la particularité de l’association. « Le plaidoyer, les pétitions, ont des effets limités, ou alors sur un temps très long. A travers des dossiers emblématiques, nous voulons faire évoluer les institutions et endiguer la culture de l’impunité », explique Eric Alt.

« Il y a un côté un peu justicier » dans ce mode d’action, observe l’ancien député René Dosière qui s’est spécialisé dans la transparence et le financement de la vie publique - et s’est vu décerner le prix éthique d’Anticor en 2011. « C’est un peu répressif et ça déplaît à certains mais, après tout, ça incite la justice à se remuer. »

Un avant et un après 2017

La campagne de la présidentielle 2017 a donné à la petite association une visibilité inédite. « Pour la première fois, une affaire de corruption a structuré la campagne et tous les candidats se sont positionnés sur le sujet, alors que d’habitude il est plutôt mis sous le tapis », constate Eric Alt.

A la permanence, où l’association a emménagé en janvier 2017, on se souvient du téléphone qui n’arrêtait pas de sonner et des nombreuses demandes d’interview reçues. « On recevait beaucoup plus de signalements, l’affaire Fillon a sensibilisé les gens », se rappelle Laure. Depuis, la quantité de mails d’alerte reçus est presque revenue à la normale, mais l’association ne manque pas de travail. « C’est un puits sans fond », résume Eric Alt. Mais les moyens d’Anticor restent limités.

Les 2.000 adhérents versent un total de 40.000 euros de cotisations annuelles, et Anticor a reçu 40.000 euros de dons en 2017 (plafonnés à 7.500 euros par personne physique), mais elle ne touche aucune subvention et aucun don de personne morale. « Nous avons fait le choix de la pauvreté, c’est le prix à payer pour notre indépendance », assure son vice-président.

Quelques « poursuites-bâillon », mais pas de grosses pressions

Malgré ses moyens modestes, Anticor agace et inquiète dans le monde politique. « Un certain nombre de parlementaires ne l’apprécient pas car elle est assez pugnace », observe l’ancien député René Dosière. Contactés par 20 Minutes, des parlementaires de différents bords politiques n’ont pas donné suite.

L’association a subi quelques « poursuites-bâillon », comme les qualifie Eric Alt, mais ne reçoit pas de pressions suffisamment importantes pour qu’il juge bon de nous en faire part. Quant aux quelques attaques en justice contre Anticor, elles « coûtent toujours de l’énergie, et un petit investissement, même si on peut espérer un remboursement à la fin du procès », balaie-t-il.

Rien qui n’empêche Anticor de poursuivre son action, jusqu’au jour où, « dans l’idéal, on devrait s’auto-dissoudre », dit-il en souriant, visiblement peu convaincu de l’imminence de cette échéance.