VIDEO. Selfie gênant d’Emmanuel Macron: «Même un bain de foule, ça se prépare»

INTERVIEW Philippe Moreau Chevrolet, professeur de communication à Science Po Paris, revient pour 20 Minutes sur le cliché polémique du week-end : la photographie d’Emmanuel Macron avec deux jeunes à Saint-Martin, l’un faisant un doigt d’honneur. Une erreur politique?...

Propos recueillis par F.P

— 

Emmanuel Macron est allé à la rencontre d'un jeune homme sorti de prison après un braquage
Emmanuel Macron est allé à la rencontre d'un jeune homme sorti de prison après un braquage — ELIOT BLONDET / POOL / AFP
  • En déplacement à Saint-Martin, un an après le passage de l’ouragan, Emmanuel Macron a faussé compagnie à tenter d’improviser samedi en s’invitant dans un appartement de l’île.
  • Il s’y est laissé prendre en photographie avec deux jeunes, dont l’un faisant un doigt d’honneur à l’objectif. Une « image impardonnable », a régi une partie de la classe politique.
  • Apprécié par de nombreux présidents, le bain de foule n’en reste pas moins périlleux. Surtout quand on fait faux bond à son entourage censé avoir préparé le terrain en amont, analyse Philippe Moreau Chevrolet, spécialiste de communication politique.

« Je suis fait comme ça, je suis désolé, je ne vais pas changer, je ne vais pas faire mon mea culpa ». Emmanuel Macron a balayé ce dimanche les critiques essuyées au sujet de ses derniers bains de foule. Celui de ce week-end en particulier, à Saint-Martin, lorsqu ’il s’est laissé photographier en compagnie d’un jeune homme faisant un doigt d’honneur. Il ne changera pas de stratégie, assurant qu’il continuera « d’aller au contact » des Français.

Une bonne idée ? 20 Minutes a interrogé Philippe Moreau Chevrolet, professeur de communication à Science Po Paris et président de l’agence de communication MCBG.

Ce cliché gênant aurait-il pu arriver à n’importe quel prédécesseur d’Emmanuel Macron ?

Le seul à qui cela aurait pu arriver, c’est François Hollande. Cela lui est arrivé d’ailleurs en avril 2015 en Suisse [lors d’un bain de foule à Berne, un jeune homme s’était pris en photo avec le président en faisant un doigt d’honneur]. Ces deux scènes, celle de Berne comme celle de Saint-Martin ce dimanche, ont ce point commun d’être la conséquence de séquences improvisées et mal maîtrisées. Or, cela est relativement typique de François Hollande comme d’Emmanuel Macron. François Hollande ne supportait pas d’être cadré sur sa communication. Il a toujours refusé de professionnaliser sa communication et préférait communiquer par lui-même. Il l’a toujours fait dans sa carrière et il ne voyait pas de raison de changer une fois président.

Pour Emmanuel Macron, cette improvisation récente dans la communication me semble être une question d’orgueil à une période où il est malmené dans les sondages. Parce qu’il se dit sans doute que son entourage n’arrive pas à le rendre populaire, alors il reprend la main.

Mais tous les présidents de la République font des bains de foule…

Bien sûr, tous les présidents font des bains de foule. Beaucoup aiment particulièrement l’exercice d’ailleurs. C’était plutôt même une bonne idée de faire ces bains de foule aux Antilles, un terrain plus chaleureux, plus sympathique à l’égard du président qu’en métropole. Mais dans ces situations-là, lorsqu’on s’aventure sur des terrains que l’on ne maîtrise pas, un président de la République doit accepter d’avoir une oreille pour son entourage et de ne pas sortir du cadre. Or samedi, Emmanuel Macron a bouleversé le programme en s’engouffrant dans un immeuble au hasard. Il se retrouve alors dans un appartement avec deux jeunes torses nus, dont l’un fait un doigt d’honneur à l’objectif et le second est un ancien braqueur à qui le président tient un discours qu’il aurait pu tenir à un enfant de trois ans. Il lui fait promettre de ne pas recommencer ses bêtises pour ne pas faire de peine à sa maman.

Quand on est Président de la République, que l’on engage à tout instant la France, cette scène n’est pas concevable. Ces improvisations sont d’autant préjudiciables aujourd’hui qu’il y a une violence beaucoup plus forte à l’encontre des Présidents de la République dans les médias, sur les réseaux sociaux et sur tout le terrain. Il suffit d’une ou deux seconde d’images pour que tout s’emballe.

 

Claude Chirac, qui conseillait son père en communication, veillait particulièrement à ce qu’il ne soit jamais ainsi mis dans des situations embarrassantes de ce type. Nicolas Sarkozy avait aussi pléthore de conseillers en communication. Ce qui n’empêchait pas des couacs comme en mars 2012, à Bayonne, lorsqu’il avait dû se réfugier dans un bar.

Emmanuel Macron est décrit comme un homme de contacts, un expert des bains de foule… Est-ce que le selfie gênant de samedi est le prix à payer d’une stratégie de communication qui lui apporte beaucoup par ailleurs ?

Emmanuel Macron n’est pas un grand orateur. En revanche, il a cette qualité des grands politiques qui consiste à être habituellement bon au contact des gens. Il vous donne l’impression qu’il se passe quelque chose lorsque vous le rencontrez. C’est très utile lorsque vous êtes en campagne, c’est-à-dire lorsque vous devez être dans la séduction et que vous n’êtes pas autant exposé qu’un Président de la République. L’exercice est bien plus périlleux une fois au pouvoir. Toute la difficulté pour un président est alors de trouver la bonne distance. Or, Emmanuel Macron manque aujourd’hui de cohérence. Il est passé de président « jupitérien » qui voulait redonner de la puissance symbolique à la fonction et qui s’adressait peu aux Français dans les premières semaines de son mandat, à ce selfie improvisé avec un jeune qui fait un doigt d’honneur. Il faut donner du sens à ce qu’on fait quand on est Président. Même un bain de foule n’échappe pas à la règle. L’exercice doit être un minimum préparé en amont pour que, justement, lors du bain de foule, il puisse y avoir de l’improvisation et des échanges chaleureux.