Démission de Nicolas Hulot: «Les lobbys bénéficient actuellement d’un personnel politique beaucoup plus en phase avec eux»

INTERVIEW Guillaume Courty, professeur de science politique au Ceraps (Centres d’études et de recherches administratives) à Lille, analyse l'évolution du rôle des lobbyistes depuis l'accession au pouvoir d'Emmanuel Macron…

Propos recueillis par Fabrice Pouliquen

— 

Hulot et Macron
Hulot et Macron — : Armando Franca/AP/SIPA
  • C’est l’un des points qui aurait conduit Nicolas Hulot à démissionner : « la présence des lobbies dans les cercles du pouvoir »
  •  « Ils ne sont pas nouveaux, mais bénéficient aujourd’hui d’un personnel politique en phase avec eux », estime Guillaume Courty, professeur en sciences politiques….

« Le gouvernement a choisi les lobbies plutôt que l’écologie », lance ce mardi l’eurodéputée Eva Joly, ancienne candidate à l’élection présidentielle 2012, sur son compte Twitter. « Lobby »… Le terme est régulièrement lâché depuis ce mardi matin pour commenter la démission de Nicolas Hulot de son poste de ministre de la Transition écologique.

Lui-même a dénoncé la « présence des lobbies dans les cercles du pouvoir », illustrée par celle d’un conseil politique des chasseurs, Thierry Coste lors d’une réunion lundi à l’Elysée qui a « achevé » de le convaincre de quitter le gouvernement.

Mais qu’est-ce qu’au juste un lobby ? Ont-ils beaucoup plus d’influence depuis qu’Emmanuel Macron est président ? Spécialiste des lobbies, Guillaume Courty, professeur de science politique au Ceraps (Centres d’études et de recherches administratives) à Lille, répond aux questions de 20 Minutes.

Quelle définition peut-on donner d’un lobby ?

La question n’est pas si simple car les définitions diffèrent suivant le point de vue qu’on prend. Aujourd’hui, dans l’esprit du grand public, lobby signifie milieu d’affaire et est souvent associé aux notions de corruption, de dérive du système. La définition des professionnels, ceux qui se disent lobbyistes, est tout autre. Lobby désigne alors toutes les pratiques propres qui visent à modifier les termes d’une politique publique.

Il y a une troisième définition, celle que l’on retient en sciences politiques. Le lobby désigne alors toute organisation qui essaie d’agir auprès des pouvoirs publics. Chez tous, l’enjeu central est de parvenir à modifier la loi ou un règlement en leur faveur. Ensuite, les méthodes diffèrent. Certains lobbyistes vont considérer que pour être efficace auprès des pouvoirs publics, il faut introduire le débat dans l’espace public, les médias et utiliseront alors des stratégies de relation-presse. D’autres au contraire jugeront que c’est inutile voire contre-productif.

Si on prend la définition que donnent les sciences politiques, un lobby n’est donc pas forcément une organisation professionnelle…

Non, en effet. Toute association peut devenir un lobby, même par intermittence. Prenez une association de boulistes. Tant que ses adhérents ne font que jouer aux boules, cela reste une simple association. Mais à partir du moment où elle négocie avec le maire l’usage d’une place publique pour organiser une compétition, elle bascule dans le lobbying. En revanche, il y a des organisations qui font du lobbying à plein temps, ceci depuis des lustres, parce qu’elles ont une activité très réglementée qui nécessite d’avoir des relations en permanence avec le politique. C’est le cas par exemple de l’industrie pharmaceutique où les protocoles d’agrément des médicaments impliquent des relations continues avec les pouvoirs publics.

Ces lobbys existent-ils depuis toujours ?

Des organisations non politiques qui interviennent auprès des pouvoirs publics, oui, ça existe depuis toujours. Sous la Troisième république, des articles de presse racontent sans détour l’activité des lobbys sur de nombreux sujets. Cela va de la présence à des élections de candidats qui sont les représentants des milieux d’affaires au vote d’une loi sur l’immobilier, en passant par les droits de douane… Depuis dix ou quinze ans, en France, nous semblons redécouvrir les lobbys. L’attention à leur sujet est en tout cas croissante et notre seuil de tolérance vis-à-vis de leurs activités de plus en plus bas. Pourquoi ? Il y a déjà la montée en puissance des professionnels du lobbying. Des personnes disent aujourd’hui officiellement exercer ce métier et des cabinets spécialisés ont pignon sur rue. Les médias leur portent aussi un intérêt accru. Le lobbying, qui se joue en coulisse, est jugé beaucoup plus croustillant que la vie parlementaire très codifiée et dans laquelle on a l’impression qu’il ne se passe rien.

Vous avez signé en juillet une tribune dans Le Monde, titrée « La Macronie, terre des lobbys ? » Qu’est-ce qui a changé sous la présidence d’Emmanuel Macron ? Les lobbys ont-ils plus de pouvoir qu’avant ?

C’est plus compliqué que ça. J’expliquais alors que les membres du gouvernement et le personnel élu autour d’Emmanuel Macron sont issus beaucoup plus que par le passé du milieu économique. Certains même, dans le staff d’Emmanuel Macron comme dans le groupe parlementaire LREM, sont d’anciens lobbyistes ou d’anciens chargés d’affaires publiques pour de grandes entreprises [Edouard Philippe a par exemple été directeur des affaires publiques du géant nucléaire Areva entre 2007 et 2010]. L’entrée marquante de ces politiciens novices, issus du monde de l’entreprise et de l’économie privée ne signifie pas que les lobbys ont immédiatement été favorisés ou actifs dans l’enceinte parlementaire. Cela permet de pointer le fait qu’ils partagent avec certains d’entre eux la même conception des politiques à mener. Des lobbyistes disent même parfois clairement que le contact avec le pouvoir est en ce moment très facile*. Ces lobbys n’ont pas changé leurs pratiques et n'ont pas plus de moyens. Ils bénéficient juste d’un personnel politique beaucoup plus en phase avec eux. En terme générationnel, de formation, d’origine sociale…

Quelles sont les dérives à craindre lorsque les lobbys deviennent trop puissants ?

Depuis les années 1980, l’emprise du pôle économique sur le champ politique est de plus en plus forte. La question est de savoir jusqu’où cela peut aller ? Jusqu’à présent, tout le monde était d’accord pour dire que le job du lobbying était de faire entrer une information dans la salle, avant la prise de décision, puis de laisser les décideurs trancher lors de réunions à huis clos. Autrement dit, selon cette conception, le lobby se limite à la consultation, phase pendant laquelle on écoute tous les points de vue.

Je fais alors écho aux paroles de Nicolas Hulot : la présence de Thierry Coste [le lobbyiste de la Fédération nationale des chasseurs] à la réunion lundi soir à l’Elysée, pose en effet question. Car on est bien dans une réunion à huis clos, avec le président de la République et devant déboucher sur des prises de décisions. Cette collusion entre lobbys et pouvoir politique est inquiétante. Imaginez que les magistrats délibèrent avec l’un des avocats des parties prenantes… Si des lobbys arrivent avoir une caisse de résonance telle, ma crainte est que les politiques n’aient plus les éléments nécessaires sous leurs yeux à l’heure de trancher.

>> A lire aussi : Conseiller de Macron et des chasseurs... Qui est Thierry Coste, lobbyiste «sans morale» dénoncé par Nicolas Hulot?

>> A lire aussi : VIDEO. Démission de Nicolas Hulot: «Il était placé dans une situation intenable», réagit l'ancienne ministre de l'Environnement Corinne Lepage