Affaire Benalla: Contradictions, accusations, zones d'ombre... Les points clés de l'interview d'Alexandre Benalla

ENQUÊTE L’interview qu’Alexandre Benalla a accordée au « Monde » ne lève pas toutes les zones d’ombre dans cette affaire…

L.C.

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Alexandre Benalla au côtés d'Emmanuel Macron le 24 février 2017 au Salon de l'Agriculture.
Alexandre Benalla au côtés d'Emmanuel Macron le 24 février 2017 au Salon de l'Agriculture. — Ludovic Marin/AP/SIPA

L’homme dont tout le monde parle depuis une semaine est sorti du silence. Alexandre Benalla a accordé une interview au Monde, quotidien à l’origine des révélations sur les actes auxquels il s’est livré le 1er mai dernier. L’ex-adjoint au chef de cabinet d’ Emmanuel Macron, mis en examen le 22 juillet, s’exprime très vraisemblablement avec la bénédiction de l’Elysée, d’autant que Michèle Marchand, patronne de l’agence Bestimage et dans l'entourage des Macron, était présente sur le lieu de l’interview.

Dans ce long entretien, Alexandre Benalla contredit certaines déclarations d’Alain Gibelin, le directeur de l’ordre public et de la circulation (DOPC). Sur l’origine des révélations qui vise selon lui à « atteindre » le président, il pointe l’entourage de Gérard Collomb. Il règle également ses comptes avec les syndicats de police et le service d’ordre présidentiel mais ne lève pas certaines zones d’ombre qui demeurent dans ce dossier.

Flou sur ses missions à l’Elysée avant le 1er mai

Après l’arrivée d’Emmanuel Macron à l’Elysée, Alexandre Benalla dit avoir été embauché comme « chargé de mission auprès du chef de cabinet du président de la République » et précise :

Je dois m’occuper des affaires privées du président de la République, parce qu’il a une vie à côté de ses fonctions, avec Brigitte Macron, celle d’un Français normal. Il va au théâtre, au restaurant, part en vacances… (…) Par exemple, si le président va au théâtre, moi je vais tenir compte de la tranquillité du couple présidentiel, de l’image du président, etc.

Or, il a à de nombreuses reprises accompagné le chef de l’Etat lors de déplacements officiels, par exemple au Salon de l’Agriculture en février 2018 ou au Collège de France pour un discours sur l’intelligence artificielle en mars.

Flou sur ses missions après sa sanction

Interrogé sur sa présence à des événements en dehors du palais de l’Elysée, alors qu’il devait y être cantonné après sa sanction prononcée en mai, selon les déclarations de la présidence, Alexandre Benalla fait cette réponse étrange :

Parce que toutes les missions délicates sont pour moi, mais je ne participe plus aux déplacements du président. S’agissant du bus des Bleus, j’ai monté les réunions préparatoires mais je n’ai pas donné l’ordre d’accélérer le rythme du bus ! Je suis juste là pour informer l’Elysée s’il y a un problème. Et je ne m’occupe pas des bagages des joueurs !

Il n’a donc pas été assigné à des missions uniquement dans l’Elysée puisqu’il était présent lors de la panthéonisation de Simone Veil le 1er juillet par exemple, ou lors du défilé du 14 juillet.

Et il contredit au passage l’explication donnée par le secrétaire d’Etat et patron de LREM Christophe Castaner, qui avançait que le chargé de mission était présent dans le bus des Bleus pour s'occuper de leurs bagages le 16 juillet.

Il accuse un haut gradé d’avoir menti sous serment

Parole contre parole. Dans cet entretien, l’ancien employé de la présidence accuse Alain Gibelin, le directeur de l’ordre public et de la circulation (DOPC), d’avoir menti à deux reprises devant la commission d’enquête de l’Assemblée : sur sa participation à des réunions pendant sa suspension (le haut gradé s’est ensuite rétracté) et sur son degré d’information.

Il dit qu’il n’a appris que le 2 mai que j’étais présent à la manifestation la veille. Ce n’est pas vrai. On a déjeuné quelques jours avant avec le général Bio-Farina [commandant militaire de l’Elysée], au 2 rue de l’Elysée. (…) A la fin de ce déjeuner, il m’a demandé si je venais toujours le 1er mai et si j’avais reçu l’équipement que je devais recevoir.

Auditionné pour la deuxième fois ce jeudi à l’Assemblée, Alain Gibelin a maintenu sa version des faits. Il a bien déjeuné avec, entre autres, Alexandre Benalla et le général Bio-Farina, mais n’a pas évoqué la participation du chargé de mission à la manifestation du 1er mai, qu’il n’a découverte qu’a posteriori.

Il pointe vers l’entourage de Collomb

Interrogé sur l’origine des révélations sur son comportement du 1er mai, Alexandre Benalla défend l’hypothèse d’un « règlement de compte », reprenant à son compte l’expression des journalistes du Monde.

On a essayé de m’atteindre, de me tuer, et c’était l’opportunité aussi d’atteindre le président de la République. (…) Les gens qui ont sorti cette information sont d’un niveau important. (…) Des politiques et des policiers. Et je ne pense pas à Collomb en qui j’ai confiance (…) Mais il y a des gens qui travaillent autour de lui qui auraient pu…

Relancé par Le Monde qui lui demande si la fuite a pu venir du directeur de cabinet, Stéphane Fratacci, ou du chef de cabinet du ministre de l’Intérieur, Alexandre Benalla blanchit le second, mais reste muet sur le premier. Il faut préciser que Jean-Marie Girier, actuel chef de cabinet de Gérard Collomb, a fait embaucher le jeune homme par En marche ! pour assurer la sécurité d’Emmanuel Macron, dont il était directeur de campagne.

S’il dit avoir « confiance » en Gérard Collomb, il malmène la version donnée par le ministre lundi devant la commission d’enquête de l’Assemblée et qualifie les réponses du ministre de « maladroites ».

Gérard Collomb m’identifie visuellement, il sait que je travaille à la présidence de la République. Je peux le croiser deux, trois, quatre fois par semaine sur des déplacements ou quand il vient à la présidence.

Qui lui a remis une radio pour la manifestation du 1er mai ?

L’origine de l’équipement fourni à Alexandre Benalla le 1er mai est toujours inconnue. S’il précise que c’est l’officier de liaison de l’Elysée qui lui a remis avant la manifestation « un casque, un ceinturon en cuir, un masque à gaz, un brassard police et une cote bleue marquée police et un grade de capitaine dessus », il ne dit pas qui en est à l’initiative. Il ajoute « puis, j’ai un kit oreillette et le porte radio. On me procure ensuite des rangers et une radio », sans détailler qui les lui fournit.

Des informations qui pourraient être capitales puisqu’il est mis en examen entre autres pour « immixtion dans l’exercice d’une fonction publique » et « port public et sans droit d’insignes réglementés ».

Par ailleurs, il assure que ce n’est pas lui qui a demandé à venir observer les forces de l’ordre. Selon lui, c’est Laurent Simonin, chef d’état-major à la préfecture de police, qui le lui a proposé. Un point qui reste à éclaircir.

Qui lui a fourni les images de vidéosurveillance du 1er mai ?

Il reste très flou sur ce point qui intéresse les enquêteurs, puisque la légalité ou l’illégalité de la conservation de ces images est un point clé de l’affaire. Alexandre Benalla raconte avoir reçu, après les révélations du Monde le 18 juillet, « un appel vers 22h de quelqu’un à la préfecture de police » dont il refuse de donner le nom.

Il prétend que cette personne lui aurait proposé les images pour se défendre et que « quelqu’un » est venu lui remettre un CD, vierge de toute mention de la préfecture de police. « Ce CD je ne le regarde pas, et je le remets à l’Elysée, à un conseiller communication », assure-t-il.

Sur son salaire, son logement de fonction : il rectifie

Alexandre Benalla assure que son salaire de chargé de mission à l’Elysée s’élevait à 6.000 euros nets par mois, alors que le porte-parole du gouvernement Benjamin Griveaux avait donné un montant de 5.000 euros nets. Par ailleurs, alors que L’Express écrit qu’un logement de fonction de 200 mètres carrés lui a été alloué en juillet, il assure que cet appartement est d’une superficie de 80 mètres carrés.

Il reconnaît avoir eu en sa possession un badge d’accès à l’hémicycle de l’Assemblée nationale. « Je l’ai demandée tout simplement parce que j’aime aller à la salle de sport de l’Assemblée. C’est peut-être un caprice de ma part, je l’admets ».

Sur la réorganisation du service de protection du président

Quel a été le rôle de ce chargé de mission dans la réflexion sur le futur service de protection du chef de l’Etat, un chantier des plus délicats ? Il a visiblement participé aux réunions de réflexion et de préparation de ce chantier très délicat et très politique, puisqu’il assure au Monde « on avait bien avancé, mais on avait en face un ministère de l’intérieur qui refusait de participer à l’élaboration de cela ».

Il assure qu’il n’aurait « eu aucun rôle dans la future structure (…), aucun intérêt à quitter le cabinet » [présidentiel]. Or depuis le début de l’affaire, certains policiers et gendarmes affirment qu’Alexandre Benalla devait prendre la tête de l’une des unités de la future direction de la protection du président, celle en charge des déplacements privés du couple présidentiel, selon Le Point et L’Obs.

Au passage, celui qui se décrit comme un paria parmi les hauts gradés et les énarques qui peuplent l’Elysée règle ses comptes avec l’un des deux organes en charge de la protection du chef de l’Etat.

Le GSPR c’est l’enfant terrible de l’Elysée. (…) Le Service de la protection de la personne (SDLP), qui coiffe administrativement le GSPR, n’a pas accès aux déplacements du président de la République, c’est leur rêve, ils nous appellent dix fois par jour pour être dans l’avion avec le président. Ils n’ont qu’un pouvoir de nuisance qu’ils savent mettre en œuvre si vous ne leur donnez pas ce qu’ils veulent, le SDLP.

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